Quand j’avais quinze ans, j’étais interne dans un lycée gris. J’y avais une vie affective un peu perturbée, avec une jeune fille vraiment charmante, mais à l’humeur vraiment changeante, aussi. Le soir, on finissait les cours à cinq heures, on avait une heure d’étude obligatoire, on bouffait à six heures, et re-belote, étude obligatoire jusqu’à neuf heures. A dix heures, extinction des feux. Ca fait que le rare temps libre auquel on avait droit, entre 7 et 8, on le passait au foyer “mixte” (la notion de mixité était vraiment primordiale pour ne pas avoir envie de se tirer une balle dans la tête), à écouter des disques tristes en fumant des clopes (la loi Evin n’était pas encore née, je vous parle d’un temps où on pouvait mendier une cigarette au proviseur-adjoint quand il passait dans la cour du lycée).

Bref, on s’emmerdait ferme. Quant aux mercredis après-midi, ils se déroulaient dans une ville de Province qui a fait du chômage et des pèlerinages ses deux spécialités locales. Disons que ça manquait un peu de glamour.

Pour survivre, je me changeais les idées dans les romans de Philippe Djian, qui allait bientôt devenir très à la mode (au temps dont je vous parle, on portait des sweat-shirts mauves et verts. Si vous n’avez pas connu ça, vous ne pouvez pas comprendre). Ce qu’il y avait de bien, dans les romans de Djian, c’est le soleil. A chaque page, il y avait un mec obligé de plisser les yeux pour regarder la mer. Lu à la lueur d’une torche électrique, sous une octuple épaisseur de couvertures, dans un dortoir pas chauffé par moins dix degrés, je vous jure que ça avait de la gueule.

Ca fait bien longtemps que je n’ai pas lu de roman de Djian (depuis Echine, très exactement. Sur une plage de sable fin, juste après le bac, au cours de vacances chaotiques). Mais j’y pense à chaque fois que je suis obligé de plisser les yeux pour regarder la mer. Eh bin, en vérité, je vous le dis : ces temps-ci, il fait le temps des romans de Djian.

La prochaine fois, comme dirait Xave, je vous parlerai de mon Los Angeles. Celui de Marlowe et de Bandini. Et quand j’aurai des trucs intéressants à raconter, je vous ferai signe.

Post-scriptum. 43, c’était mon matricule à la cantoche. Et “Matricule 43”, c’était le pseudo sous lequel je signais des nouvelles et des poèmes aussi lyriques que grotesques.