A l’école, vers la fin de l’année scolaire, une tradition tenace semait chaque année le mystère et la conspiration : le cadeau pour les maîtres. Un samedi de juin, les grands enfourchaient leur vélo, et s’en allaient faire la collecte dans les fermes. Pour l’occasion, tout le village se mélangeait pacifiquement : ceux d’en haut avec ceux d’en bas, ceux de la Main Rouge avec les autres, et les vieilles rancunes s’oubliaient le temps d’une louable quête : rapporter l’argent nécessaire pour le cadeau de fin d’année des deux instituteurs de l’école.

Partout, on leur ouvrait grandes les portes, même quand il n’y avait plus d’enfant à scolariser. On sortait une bouteille de cidre pour l’occasion. Du doux, quand même, pour les bézots. Parfois, on posait une assiette de biscuits sur la grosse table en chêne. Ceux qu’on achetait en vrac, au kilo, dans des sacs transparents liserés de rouge. Ceux que le supermarché proposait pour les chiens, mais qui avaient le goût magique du rituel et de l’interdit.

La folle équipée du cadeau pour les maîtres, c’était une journée qu’on attendait depuis septembre. Une expédition qui avait déjà le goût des foins et des grandes vacances. Le dernier jour de classe, les grands qui partaient en sixième, leur dictionnaire neuf sous le bras, refilaient les bonnes adresses à leurs successeurs : n’oubliez pas d’aller chez le père Machin. Ca fait un détour, mais le cidre est bon, et c’est pas le genre à lésiner sur la rincette.

Le samedi soir, les preux chevaliers sur leurs fiers destriers aux guidons retournés rentraient chez eux avec le produit de leur collecte. Le plus souvent en titubant : quinze à vingt coups de cidre, même du doux, ça use les plus rétus. Et immanquablement avec une chiasse mémorable. Mais cette fois-là, les parents ne disaient rien, c’était une chiasse pour la bonne cause, une diarrhée rituelle qui annonçait le collège et les cours d’anglais. Alors ils couchaient leurs grands avec un sourire bienveillant, et comptaient les pièces de monnaie chèrement gagnées en se demandant ce qu’on allait bien pouvoir acheter avec ça.

Immanquablement, j’étais banni de ces virées. J’étais le fils du maître, le félon qui aurait pu éventer le secret ; alors on m’évitait, on se chuchotait le rendez-vous quand j’étais loin, en se donnant des airs d’agents du effbihaille. Je regardais partir mes copains, avec un sale pincement au cœur. Je rentrais à la maison en pensant aux coups de cidre et aux biscuits blancs, et déjà ma mère prenait les choses en main. Celle de Franck n’allait pas tarder à l’appeler, en cachette de mon père, pour lui demander des conseils pour le cadeau. Mon père choisissait alors le beau livre qui l’intéressait, on le réservait à la librairie, et on notait soigneusement les références. Le soir de la remise des prix, le maître feindrait l’étonnement ravi en déchirant son papier doré.

Mes copains n’ont jamais su combien cette chiasse-là a pu me manquer.