Certaines personnes prétendent que j’aime les bêtes. C’est faux. Il y en a que je hais : les teckels, les caniches-à-sa-mémère, les guêpes, les huissiers de justice et les poissons rouges.

Comme le hamster dans sa roue, le poisson rouge mène une existence vaine que nulle chaleur humaine ou animale ne viendra jamais éclairer. Et, contrairement au hamster, à la souris blanche ou au rat commun, il n’a aucune chance de donner un jour son corps à la science ni, subséquemment, l’insigne honneur de faire avancer la Recherche et le chiffre d’affaire des fabricants de rouge à lèvres.

Le poisson rouge est con, le poisson rouge est vain, le poisson rouge est un nuisible qui s’ignore.

Observez attentivement un poisson rouge : nulle reconnaissance dans ses yeux, quand vous lui donnez sa pincée de bouffe quotidienne. Nulle gratitude quand vous lui changez son eau pour lui éviter l’asphyxie. Aucun jeu, aucune caresse ne sauraient le détourner de ce pour quoi il a été programmé : tourner comme un abruti dans son bocal en attendant une mort inexorable.

Le poisson rouge est une grosse merde aux nageoires atrophiées, et je pèse mes mots.

Que croyez-vous que la nourrice offrit à mes enfants, le jour des grandes vacances ?

Deux splendides spécimens de poissons rouges.

Ma fille décida incontinent d’appeler le sien “Némo”. Pas à cause de Walt Disney ni de Jules Verne, qu’elle ne connaît ni l’un ni l’autre, mais parce que celui de sa copine s’appelait déjà comme ça. Mon fils, plus original, opta pour “Le Jaune”. Soit ce petit garçon est un Picasso ou un André Breton en puissance, soit il est daltonien.

Qui s’occupa de “Némo” et “Le Jaune” matin et soir ?

Moi.

Le premier jour, je ne vous cache pas que j’ai dû salement réfréner les pulsions sadiques qui me secouaient l’adrénaline. Ah ! La tentation délicieuse de prendre ces bestioles dans mon poing, et de serrer, serrer encore, serrer plus fort, jusqu’à en faire du nuoc mam frais en libérant ma haine dans un grand rire carnassier…

Au lieu de ça, je leur ai filé une pincée de poissons séchés, ces saloperies-là sont cannibales en plus.

Le deuxième jour, j’ai eu envie de tester des tas de trucs : leur résistance à l’eau de javel, leur capacité à nager dans l’eau bouillante, leurs chances de survie dans un four à micro-ondes 850 watts, leur aptitude naturelle à l’apnée, leurs réactions en cas d’indigestion massive.

Bref. J’ai fomenté mille complots à leur égard.

Et puis mes enfants se sont levés de bon matin, ils sont allés directement faire des bisous au bocal où tournaient les deux électro-encéphalogrammes plats, et j’ai eu des remords. Alors j’ai continué à m’occuper des deux merdasses orangeâtres, en me disant que tous les animaux sont des êtres humains comme les autres, comme disait Sophie Marceau à la télévision.

J’ai fini par m’habituer. Pire : eux aussi se sont habitués. Je n’aurais jamais cru que des poissons rouges puissent se diriger spontanément vers le gars qui leur apporte la bouffe. En ça, ils ne différent pas tellement du chien, du chat, ni des mômes.

Comme mon chat est mon chat, il est sérieusement attaqué du bulbe rachidien. Normal, je n’ai jamais eu que des bêtes dont la stupidité atavique confinait à la Grâce. Mon chien, par exemple : depuis que le chat est à la maison, il a de sérieux problèmes d’identité. Ca fait un mois qu’il boit du lait, fait ses griffes, passe son temps à dormir sur le rebord de la fenêtre (avec le gros cul qui dépasse dans le vide) et joue avec mes lacets quand j’essaie de les nouer[1]. Si c’était un Yorkshire, ce serait déjà drôle, mais avec ses 25 kilos de masse musculaire, ça touche au sublime.

Donc, mon chat. Ca ne fait pas deux mois qu’il est à la maison, mais son cortex imbécile est déjà traversé de courts-circuits fulgurants : il passe son temps penché au-dessus du bocal. Pas pour pêcher les poissons, ce qui serait un comportement normal pour une bestiole de cette espèce. Mais juste pour boire leurs 8 litres de flotte, alors qu’il a déjà un bol d’eau propre tous les jours à côté de ses croquettes.

A votre avis, que faisaient les poissons à l’approche du félin ? Ils remontaient à la surface, jusqu’à lui toucher le nez, avec l’ouverture qui leur sert pour avaler la nourriture (je n’ose pas appeler ça “une bouche”). Ces tubes digestifs à branchies pensaient qu’il venait les nourrir !

J’écris à l’imparfait, parce qu’hier matin, Némo flottait sur le dos comme un bateau ivre. L’eau était toute trouble, j’avais oublié de la changer à temps : j’en ai presque éprouvé de la peine.

Et là, l’humiliation. Il a fallu que je me tape 60 bornes aller-retour jusqu’au magasin, rien pour acheter un poisson rouge à 2,50 euros (en embêtant la dame pendant 20 minutes pour qu’elle me trouve un exemplaire RIGOUREUSEMENT identique à l’autre saloperie), et ce juste avant que les deux minuscules ne rentrent de l’école avec leurs doigts pleins de chocolat et leur “cahier de liaison”[2].

Pire. Je me suis fait expliquer tout ce que l’homme sait du poisson rouge : sa vie, son oeuvre, ses maladies, ses ennemis. J’ai appris qu’il fallait changer l’eau tous les 2-3 jours, pas tous les vendredis comme je faisais jusque là. J’ai acheté un petit flacon qui sert à “inhiber” le chlore de l’eau du robinet. J’ai noté qu’on ne devait jamais les plonger dans l’eau froide, mais garder une température à peu près constante. Je me suis étonné, en apprenant qu’il fallait leur faire respecter une journée de jeûne par semaine. Je me suis fait expliquer les subtilités du bulleur. Bref, je me suis passionné pour ces raclures de la création.

Comme quoi, on est capable de tout pour l’amour de ses enfants. Si ça se trouve, dans une vingtaine d’années, ma fille me ramènera un huissier de justice à la maison. Et peut-être même que je serai capable de me comporter avec lui comme avec un être humain[3].

Notes

[1] Ne croyez surtout pas que j’invente pour faire mon intéressant : tout ça est rigoureusement authentique !

[2] oui : le 2 septembre dernier, j’ai emmené deux enfants pour qui j’ai une tendresse bourrue se faire reformater l’imaginaire par l’institution qui m’a le plus traumatisé, celle qui a des craies, un tableau, des bancs, et des tas de réponses aux questions qu’on ne se posait pas. J’ai honte

[3] Je demanderai quand même à voir son carnet de vaccination, on n’est jamais trop prudent