zimageJ’ai déjà eu plusieurs fois l’occasion de l’expliquer dans ces pages : il y a une loi naturelle insoupçonnée qui stipule que toute bête vivant dans ma maison est destinée à voir son fonctionnement mental complètement bouleversé.

Comme vous le savez, mes poissons rouges sont des cons, mon chien défierait Ran-Tan-Plan au concours du plus bête clebs de l’Ouest, et mon chat a commencé à perdre la tête le jour même de son arrivée. De ce point de vue, les choses s’arrangent : les deux quadrupèdes de la maisonnée commencent à devenir copains comme cochons. Ils se refilent même les bons tuyaux, les salopards : le chien explique au chat sa technique de pointe de déchiquetage des poubelles, tandis que le petit futé fait goûter au vieux balourd les délices d’une bonne grosse sieste dans le canapé. Inutile de dire que le chien a gagné en volupté ce que le chat a perdu en grâce féline…

Chez moi, “s’entendre comme chien et chat” vient d’ailleurs de changer radicalement de signification. Dorénavant, ça veut dire “se partager le canapé l’un contre l’autre pour se donner chaud, tout en arborant un air de béatitude imbécile et en rivalisant de soupirs d’aise”. Tous les insomniaques de la terre feraient bien de passer à la maison (pas tous en même temps, c’est petit). Parce que ces deux cons-là sont furieusement contagieux : impossible de les regarder sans tomber de sommeil à son tour.

Bon, les bestioles se dénaturent à mon contact, c’est un fait. Est-ce un problème d’éducation, d’alimentation, de climat ou d’ondes gamma, j’en sais rien. Mais la découverte du jour, c’est que la Loi s’applique aussi au règne végétal. Et là, je dois avouer que ça m’en a bouché un coin.

Quelques jours avant mon déménagement, en août, j’avais trouvé un pauvre fraisier sauvage qui poussait ses tiges malingres dans les interstices de l’allée de mon garage. Je l’aurais probablement ignoré si une minuscule fraise des bois n’y avait pas pendouillé lamentablement. J’avais trouvé ça joli, cette Nature Inflexible qui pousse le goudron pour se faire une petite place. Et puis j’aime bien les fraises. Alors j’ai décidé d’emmener la misérable touffe verte dans la nouvelle maison.

A ce stade du récit, il faut que je vous avoue un truc. Je ne suis pas jardinier. J’ai horreur de ce qui repousse : j’aime pas me raser, je hais les rituels de coupages d’ongles, je conchie la tondeuse. Alors entretenir les pelouses, arracher les mauvaises herbes, arroser les trucs et chasser le puceron, merci bien.

J’ai donc embarqué le fraisier dans ce que j’ai trouvé : un vieux pot en terre qui traînait. Comme je n’avais surtout pas envie de faire des trous dans le jardin à trois jours de l’état des lieux, je l’ai rempli de ces espèces de flocons dégueulasses qui tombent des bouleaux en été. Vous savez, ces trucs qui transforment la phrase “je nettoie mes allées” en “bonjour, je m’appelle Sysiphe[1]”. Je me suis dit qu’avec de l’eau et un peu de temps, ça finirait bien par se transformer en compost, ou je ne sais quel résidu de terreau qui ferait bien l’affaire. Là-dedans, j’ai vaguement planté le fraisier arraché à l’affection du bitume, j’ai arrosé copieusement, j’ai embarqué le pot dans le coffre de ma bagnole et je l’ai oublié.

En arrivant dans ma nouvelle maison, j’ai mis le pot sur le rebord extérieur de la fenêtre de la cuisine, et j’ai cultivé la vélléïté d’un jour repiquer le machin dans le jardin. Mes enfants se sont pris d’amitié pour la plante, et lui ont témoigné leur débordements de tendresse en l’asphyxiant sous le sable, les cailloux et les petits jouets en plastique. Enfin, un escargot en a bouffé la moitié avant de se retrouver propulsé à Mach 2 dans le jardin du voisin (que le Gastéropode Lumineux veuille bien me pardonner ce geste d’humeur).

Bref : le fraisier souffreteux avait une chance sur mille de survivre. Mais c’était compter sans la Loi de Nonal. Non seulement il a triplé de volume en deux mois, mais hier, il y avait un minuscule bouton au milieu des feuilles. Et ce matin, une petite fleur blanche s’était ouverte. Sûrement dans l’attente d’une abeille qui se serait offert un maillot de corps en thermolactyl pour l’hiver : de toutes façons, plus rien ne m’étonne.

Une fleur de fraisier, en plein mois d’octobre, dans un pot trop petit oublié dehors… Je sais bien qu’on est en période de réchauffement climatique et que dans vingt ans on s’amusera à faire pousser des cocotiers pour se distraire des souffrances atroces que nous feront subir nos multiples cancers de la peau, mais quand même. Je me demande si le camion bourré de plutonium qui est passé à quelques mètres de la maison l’autre nuit n’y est pas pour quelque chose…

En tous cas, tous ces changements de métabolisme chez les animaux et végétaux qui hantent ma demeure, ça donne de l’espoir. Peut-être que si je prenais Georges Bush en pension trois mois, il finirait par se balader en tunique orange pour chanter “Hare Krishna”. Ça vaut la peine d’y réfléchir.

Note

[1] Et oui, lecteur égaré : au milieu des gros mots, y a quand même de ces références culturelles à vous trouer le cul !