Le surveillant général fit entrer les parents d’élève, et les invita à s’asseoir. Lui-même se laissa tomber en soupirant sur sa chaise.

- Bienvenue au collège public Cécilia-Sarkozy, mes amis. C’est la première fois que vous venez ?
- Oh oui, Monsieur, confessa la mère. Nous sommes si contents que notre petit Jean-Edern soit accepté en sixième !
- C’est une chance pour ce garnement, en effet !, répondit le surveillant général avec un sourire bienveillant. Avez-vous réfléchi aux options ?
- Eh bien… commença le père. On avait pensé à Latin-Grec…

L’homme qui lui faisait face réprima un rictus.

- Cher Monsieur, voilà dix ans que nous n’enseignons plus les langues mortes !… Pas plus que l’allemand, ni la musique, d’ailleurs. Vous savez, l’école a évolué, depuis votre scolarité. Elle a su s’adapter, négocier le virage de la rentabilité. Allons ! Latin-Grec ! Hu ! Hu ! Hu ! Vous délirez !… Aujourd’hui, les élèves apprennent des choses qui leurs seront vraiment utiles pour leur vie professionnelle ! Bon, reprenons. Par “option”, j’entendais “niveau d’enseignement” ! Avez-vous fait votre choix ?
- “Niveau d’enseignement” ?
- Oui, chère Madame. Comme vous ne l’ignorez pas, notre établissement est classé en zone de rentabilité prioritaire. Vous avez donc le choix : soit l’éducation nationale gratuite et obligatoire (les mêmes chances pour tous, l’ascenseur social, toutes ces jolies utopies)… A savoir, mathématiques appliquées, usinage et couture. Soit l’éducation première classe : Maths, français, anglais, histoire-géographie plus les cours facultatifs à choisir dans notre catalogue. Dans ce cas, comptez 15.000 euros par an et par enfant.
- 15.000 euros ?
- Ah oui, mes amis. Quand on aime son enfant, et qu’on veut lui donner toutes les chances de réussite, on ne compte pas ! Mais pour ce prix-là, vous avez la garantie des effectifs : pas plus de 50 élèves par classe. Et des professeurs diplômés d’état. Certains sont même agrégés !
- Ce n’est pas le cas autrement ?
- Oh si, bien sûr ! Tout notre personnel a bénéficié de sessions de formation accélérée. Ici, par exemple, le tournage-fraisage est enseigné par un ancien professeur d’allemant tout ce qu’il y a de sérieux. Une référence, dans sa spécialité : il a fait une thèse sur Goethe, vous pensez !
- Mais… il n’enseigne plus sa matière ?
- Qui s’intéresse à l’allemand, aujourd’hui ? Toutes ces déclinaisons, ces listes de vocabulaire à n’en plus finir… C’est dépassé, tout ça. Non, si je peux me permettre de vous conseiller, nous avons un cours de télé-réalité à la pointe du progrès. Je vous conseille d’y inscrire le petit Jean-Edern. Aujourd’hui, la télé-réalité, c’est LA filière d’avenir !… A condition que votre petit garçon sache danser et chanter, bien sûr !
- Bien sûr… Si on prend l’option “première classe”, on peut payer en plusieurs fois ?
- Passez donc voir notre intendant : il se fera un plaisir de vous proposer un crédit au taux le plus bas du marché. Seulement 17 % de T.E.G. annuel ! Et, pour toute adhésion avant la fin du mois, la cantine scolaire vous est offerte pendant trois mois.

L’homme et la femme se levèrent, l’air soucieux.

- Laissez-nous y réfléchir, Monsieur le surveillant général. Vous comprenez, il faut déjà qu’on rende une réponse à notre médecin de famille, aujourd’hui.
- Un souci ?
- C’est pour Jean-Edern. Il doit se faire opérer des amygdales. L’hôpital nous a proposé une formule avantageuse : pour un euro de plus, ils lui enlèvent aussi les dents de sagesse. Mais vous savez ce que c’est, les crédits, les fins de mois difficiles… Si on opère le petit, il faudra qu’on arrête notre abonnement à la poste. Le passage du facteur est de plus en plus cher, par les temps qui courent.

Ils s’effacèrent sur la pointe des pieds. Le surveillant général appuya sur le bouton de son interphone :

- Mademoiselle Martin, faites entrer les suivants, s’il vous plaît !

Puis il contempla le paysage qui s’étalait derrière sa fenêtre. Un murmure vint mourir sur ses lèvres. “Salauds de pauvres !”.