Ce matin, vous vous êtes réveillé(e) d’humeur légère : c’est aujourd’hui le vernissage de votre exposition de macramé à la salle des fêtes de Prozac-sur-Gadoue, et vous vous faites une joie à l’idée de partager un pain surprise et quelques bouteilles de mousseux avec les notables du coin.

Inconscient(e) que vous êtes ! Dans vos préparatifs pourtant minutieux (accrochage des macramés sur les murs tendus de moquette murale vert pomme, achat du pain surprise à la boulangerie Merdoux, récupération des gobelets, du mousseux et du banga à l’hypermarché de Bergouillis-en-Vomi - 120 km aller-retour, mais vous avez une carte de fidélité -, essayage du costume croisé / de la robe échancrée), vous avez oublié l’essentiel : le correspondant de presse.

Ce soir, le fringant reporter de Gadoue-Matin va vous interviewer. Puis il prendra une photo de “la joyeuse assemblée autour de l’artiste”, et remplira ses poches de petits fours aux oeufs de lump avant de filer au concert de la chorale de Saint-Intestin-des-Bruyères.

Qu’allez-vous lui déclarer ? Que vous faites du macramé depuis des années, parce que ça vous permet de vous occuper les mains pendant “Questions pour un Champion” ? Excusez-moi, mais c’est nul.

Heureusement, le Grenier de Nonal va vous permettre de parler le pipole exactement comme les gens qui passent à la télé. En seulement trois leçons, vous saurez vous exprimer avec la même aisance que si vous étiez un(e) habitué(e) des émissions d’Ardisson ou Fogiel… Allez, on prend son cahier à petits carreaux, on écrit la date, et on souligne en rouge.

Leçon numéro 1 : vrai

Pour le pipole, un seul adjectif suffit à décrire la sincérité, la sensibilité artistique, l’authenticité de la démarche. Selon les contextes, il peut apporter une touche altermondialiste de bon aloi à vos propos, ou vous conférer un statut d’être éthéré, totalement dégagé des contingences matérielles. Un peu comme Catherine Deneuve, qui ne fait jamais caca, et que j’ai entendue plus d’une fois utiliser cet adjectif magique : vrai.

Prononcez-le en ouvrant à fond le phonème “ai”, que vous articulerez comme si vous vouliez faire sentir votre haleine à tout le monde. N’oubliez pas de placer “vrai” devant n’importe le premier substantif qui passe, sans vous occuper du sens. Ne dites pas “le macramé, ça occupe ma solitude”. Mais préférez “le macramé, pour moi, c’est une vraie démarche artistique… Il y a un vrai rapport avec la tradition, une vraie sincérité dans le geste. C’est un loisir vrai”.

Leçon numéro 2 : “comme ça”

L’expression “comme ça” n’est utile au pipole que dans des contextes ou rien ne peut être “comme” quelque chose. Saupoudrez-en vos phrases tant que vous pouvez. Ca fait du son, et tant que vous parlez, on vous écoute. Reprenons : “le macramé, pour moi, c’est une vraie démarche artistique, comme ça. Il y a comme ça un vrai rapport avec la tradition, une vraie sincérité dans le geste, comme ça. C’est un plaisir vrai”.

Leçon numéro 3 : “voilà”

Commencez ou achevez toutes vos phrases d’un “voilà” dont on sentira l’implacable fermeté. Ca ne veut rien dire, mais on s’en fout : ça fait le mec / la fille hyper décidé(e), genre “je suis un(e) pipole, je ne souffrirai aucune contradiction”. Dans notre exemple, ça donne donc : “Voilà, le macramé, pour moi, c’est une vraie d”marche artistique, comme ça… Voilà… Il y a comme ça un vrai rapport avec la tradition, une vraie sincérité dans le geste. Voilà. Comme ça. Voilà.

oOo

Ca y est ! Le correspondant de presse est prêt à vous entendre pérorer pour ne rien dire. Vos invités vont se pâmer en découvrant qu’ils sont nourris et abreuvés par un(e) authentique pipole, et le député-maire de Gargouillis-les-Gerbouilles va jouer des coudes pour être à vos côtés sur la photo.

Merci qui ? Merci le Grenier de Nonal !

Comme disait comme ça ma vraie boulangère, on est bien peu de choses. Voilà.