J’adore le train. Je m’installe en zone fumeur, je prends mon bouquin, je rêvasse un bon coup… On se sent porté, bercé, entouré de silence. Ah, que c’est bon !

Sauf le vendredi soir.

Le vendredi soir, le train c’est la merde. C’est rempli de jeunes qui rentrent chez eux, histoire de soutirer du fric à leurs vieux parents. Avec ça, ils vont aller se rouler dans le stupre et fumer des trucs bizarres, ça me dégoûte. De notre temps, on fumait des pétards, on se marrait. Eux, ils roulent des “p’tits bédots”, que je sais même pas comment que ça s’écrit. Les jeunes, c’est rien que des cons.

Le vendredi soir, dans le train, y a des portables qui sonnent, et des autistes qui répondent très fort, en disant “c’est clair” et en se calant une main sur l’oreille.

Quand j’avais quinze ans et que je rentrais chez mes parents en micheline, j’en profitais pour tripoter ma fiancée. Eux, non. Ils préfèrent caresser leur téléphone-appareil-photo-télévision qui va sur le net et qui moud le café. La semaine dernière, y en avait deux qui discutaient, j’ai cru qu’ils parlaient de leurs organes génitaux : “Ah le mien, d’accord il fait neuf centimètres mais tu verrais l’autonomie que j’ai avec ça !”. J’ai craint un moment pour l’amour-propre du gars, mais tout allait bien : il parlait de son petit Samsung.

Au rayon romantisme, aussi, c’est des cons. De mon temps, on s’enivrait de poésie. On chantait l’amour avec Eluard et Aragon, on était désespérés, on clamait des vers inoubliables en buvant comme des trous. Eux non. Ils connaissent pas Aragon, leur référence c’est Rocco Siffredi. A quinze ans, je gueulais “mon amour, ma déchirure”. Ils braillent “Ma bonnasse, mon éjac faciale”. Sur la banquette en face de moi, y avait un jeune couple à peine post-pubère qui se roulait des pelles pour passer le temps. A un moment, le gars a expliqué ses projets à la fille. On aurait dit un scénario de film porno crapoteux. Moi, si j’avais dit le tiers de tout ça à ma chérie de l’époque, je me serais pris une bonne baffe. On n’en parlait pas dans ces termes-là, mais qu’est-ce qu’on pratiquait ! Eux, non. Ils utilisent des expressions qui choqueraient Marc Dorcel, mais ils restent tranquillement assis à compter les boutons qu’ils ont sur la tronche. Ah, les cons !

Le vendredi soir, le train, c’est vraiment l’horreur. Heureusement, sur ma ligne, les boutonneux descendent assez vite. Après, y a plus personne pour dire “c’est clair” 157 fois, je peux reprendre mon bouquin tranquille, et finir le trajet en goûtant ma solitude en expert.

Sauf la dernière fois. Au moment où j’ai remis le nez dans mon Simenon, y a deux retraitées qui sont entrées en jacassant. Deux très vieilles pies, avec des voix très désagréables, qui disaient “du reste” à chaque phrase. Elle n’avaient pas vu qu’on était en fumeur. Alors j’ai sorti une cigarette, je l’ai allumée, et j’ai soufflé la fumée très fort. La première a frisé l’apoplexie, prête à appeler le contrôleur pour lui signaler la présence d’un blouson noir, mais l’autre a compris leur erreur. Elles se sont enfuies en poussant des cris d’orfraie, j’ai retrouvé mon silence.

J’ai fait mon jeune con, quoi. Sacré nom, ce que c’est bon.