Quand j’étais petit, un cirque minuscule s’installait tous les automnes sur la place du village. Le père était tour à tour dompteur, clown, monsieur Loyal. La mère jouait les écuyères et les trapézistes. Et les enfants avaient un numéro d’acrobates qui m’épatait.

Le chapiteau prenait l’eau, leurs costumes de lumière étaient un peu troués, et le pauvre lion dans sa cage était au moins centenaire. Mais je trouvais ça magique. Je me glissais là, le soir, et je humais à pleins poumons la bonne odeur de fauves et de crottin de cheval. Dans la journée, les deux gamins venaient à l’école, tout auréolés de leur statut d’artistes et de “gens du voyage”. On les prenait pour des demis-dieux, des chanceux aux semelles de liberté. Avec le recul, j’imagine que c’étaient surtout des crève-la-faim.

Cette semaine, donc, un cirque de la même espèce est venu à Trouducul-sur-Mer. Le cirque “William Zavatta”, tu parles ! Ca fait bien longtemps que tous les Zavatta de la terre (William, Willie, Alain, Stéphane, Achille, Lydia, Anthony… Si vous ne me croyez pas, cliquez là) ont vendu leur nom prestigieux à des familles moins chanceuses. Avec le cirque “William Zavatta”, tu t’attends à la piste aux étoiles… Et tu as un spectacle bricolé avec trois bouts de ficelle : un dompteur et trois vieilles lionnes, une dresseuses de chat, quatre gamines qui font du hoola-hop, un clown fatigué… Et puis les fameux animaux annoncés dans le programme, qui font un petit tour de piste et qui s’en vont : c’est la loi qui veut ça. Aucun cirque n’a le droit de posséder un animal sauvage si celui-ci ne fait pas partie du spectacle. Alors on les tire à hue et à dia devant le public, pour justifier leur présence : dans la journée, on fait zoo. Faut bien arrondir les fins de mois…

Bêtement, par réflexe, j’ai emmené les petits. Eux, ils sont ressortis ravis, avec des étoiles dans les yeux. Ils n’ont pas vu la misère qui se dégageait de tout ça, l’utilisation malsaine des enfants, la souffrance animale, les gradins aux deux-tiers vides. Ils étaient contents, parce qu’ils avaient vu un clown et des animaux. Tant pis si l’Auguste n’était pas drôle, et si les bestioles avaient visiblement une sale pelade. En prime, ils étaient fiers, parce que Papa était allé faire le con sur la piste : le clown fait marrer les gens aux dépens d’un spectateur. A votre avis, sur qui c’est tombé ?

Je les laissés avec leur petite lumière dans les yeux. Je n’ai pas eu le courage de casser leurs rêves, de leur expliquer pourquoi je n’aime définitivement pas le cirque. Et surtout, pourquoi j’avais honte.