Inventaire habituel : des ados qui voudraient bien faire caillera avec leurs casquettes, un trentenaire obèse avec une tête d’enfant perdu, deux petites vieilles qui jacassent, un jeune couple avec enfant qui s’engueule et se réconcilie, et puis la fausse belle, pas vraiment moche mais beaucoup trop maquillée. Il y a aussi la multi-piercée de service qui est assise, et qui se renfrogne en rougissant : elle sait que tout le monde la regarde, parce qu’elle aurait dû se lever pour laisser son siège à la très-vieille qui tremblote devant elle, et qui manque de se péter le col du fémur à chaque virage. Elle se dit qu’elle s’en fout, de ce que tout le monde pense. En même temps, elle culpabilise. Curieux mélange.

Et puis ELLE monte, et elle passe devant moi. Je ne la reconnais qu’au minuscule grain de beauté qu’elle porte à droite, au-dessus de la lèvre supérieure. Je l’avais complètement oubliée. Mon ordinateur de bord frise la surchauffe, mais finit quand même par me ressortir une vieille fiche jaunie. Lucie.

Elle avait 17 ans, elle était longiligne et gracieuse, et mon copain Machin se languissait d’amour pour elle. Mais comment il s’appelait, au fait, Machin ? Aucune idée. Stéphane, Sylvain, Christophe, Franck ? Les prénoms tournent dans ma tête. C’était peut-être bien Franck, mais je ne suis pas sûr. Enfin elle, là, c’est Lucie, et ça j’en suis certain. Il me l’a tellement répété son prénom, l’autre, là. Machin. Il m’a pleuré sur l’épaule, il m’a joué des airs cons à la guitare, il m’a demandé mon avis, il m’a expliqué ses stratégies consternantes pour qu’elle s’intéresse un peu à lui, il m’a gâché des clairs de lune, il m’a fait chier tout un été. Je me suis tapé des réunions avec Lucie, des sorties à la piscine avec Lucie, des fêtes ratées chez Lucie où on buvait du coca tiède en disant tout le bien qu’on pensait d’Amnesty International, uh uh uh. Tout ça pour faire plaisir à l’autre malade, avec sa tronche d’acné, sa voix mal assurée et son gros menton. Alexis ? Jean-Marie ? Freddy ?

On était animateurs dans un “centre de loisirs sans hébergement”. On s’occupait de gamins oubliés par la vie, jetés là en attendant mieux. Des pauvres mômes avec des grands yeux. La rame avance, et mes souvenirs se précisent : du côté des collègues, il y avait aussi une fille très belle, un sosie de Charlotte Rampling, mais à dix-huit ans. Avec un regard aussi vert qu’énigmatique. Et puis l’éternelle bonne copine, un peu vieille pour le job, un peu moche, pas super marrante, mais tellement gentille qu’on s’en voulait vraiment de ne pas faire plus d’efforts. Elle aurait été tellement contente, si on avait bien voulu jouer les chouettes copains sympas et sautillants… Putain, ce que j’avais mauvais esprit, moi, à l’époque.

Encore un arrêt et je descends. J’en profite pour mater Lucie sans vergogne. Elle a quel âge, maintenant ? Trente ans, peut-être un peu moins. Elle a grossi, ça ne lui fait pas de mal. Cet été-là, elle était au bord de l’anorexie. Je me la rappelle, toute maigre, dans ses grands pulls de post-baba. Elle cachait ses mains avec ses manches. Elle avait de belles mains. Maintenant, elle a de jolies fesses.

Son mec est là, avec elle, pas aimable. Je les entends dire qu’ils vont à la polyclinique. Pas grave, j’espère ? Ou alors, pour lui, tiens. Il a une telle tête de méchant patenté, ce type, que je lui verrais bien un sale truc au foie. Les yeux bleus[1], le menton prognathe, les yeux mauvais. L’air perpétuellement excédé. Tronche d’aigri. Il doit en être conscient : il s’est laissé pousser un catogan minable, genre “vous voyez, je suis cool, comme garçon”. Raté. Ca fait lui fait une tête de vendeur de téléphones portables qui aurait voulu se déguiser en Karl Lagerfeld pour faire artiste. Pathétique.

Le tram arrive bientôt à mon arrêt, gare SNCF. Je jetterais bien un coup d’oeil d’expert aux seins de Lucie, juste pour vérifier qu’elle n’est pas enceinte, ça expliquerait la polyclinique. Mais je cours le risque de passer pour un pervers, et surtout de me faire démolir par le pithécanthrope au catogan. Tant pis. Je descends sans me retourner, et je file vers mon train. Mais comment il s’appelait, l’autre ? François ? Francis ? Joseph ?

C’est bizarre, la mémoire. Ca faisait quinze ans que je n’avais pas pensé à Lucie, ni à son prétendant malheureux. Mais je constate que mes neurones fatigués gardent des souvenirs plus précis des jolies filles que des garçons médiocres. Ce qui est triste, c’est qu’apparemment elle aussi : elle a passé dix minutes à moins de cinq centimètres de moi, sans me reconnaître. Comme disait ma boulangère, on est décidément bien peu de choses.

Note

[1] J’éprouve une haine farouche (mais sincère) à l’égard des nuisibles qui ont les yeux bleus. J’ai souvent tendance à oublier que je fais partie de cette détestable engeance.