S’il y a un domaine artistique où ma profonde inculture n’a d’égale que ma flemme d’apprendre, c’est bien la peinture. Je n’y connais rien, je n’ai pas deux centimes de vernis en histoire de l’art, je confonds les courants, les écoles, les styles, et j’ai une pitoyable tendance à m’emmerder ferme dans les musées.

Bouclez-moi dans une salle avec des tableaux, et mes pathétiques capacités de concentration se limitent à une heure, une heure trente maxi. Sans doute une réminiscence de l’époque où le programme des vacances avec mes parents, c’était musée le matin, musée le midi, et musée le soir. J’avais 4 ans et l’impression tenace que j’allais mourir d’ennui. Mais je me tenais à carreau, parce qu’ils me promettaient une glace à la sortie si je restais sage (voilà comment on devient en même temps obèse et farouchement ignare). Du coup, même dans la Tate Gallery, même devant des Turner qui m’ont mis à genoux, au bout d’un moment, il faut que je sorte.

Et devant des bouquins consacrés à la chose, j’atteins le niveau de réflexion d’un amibe. Au bout de deux pages, je m’endors. (Sauf quand je vais lire chaque nouveau billet de la Boîte à Images : ce type est un génie de la pédagogie).

Mais il y a quand même quelques peintres qui m’émeuvent. Et parmi eux, Edward Hopper me bouleverse.

Je ne peux pas regarder une mauvaise reproduction d’une toile de ce type en carte postale sans avoir des frissons dans le dos. Je ne sais pas à quoi ça tient, d’ailleurs je n’ai pas très envie de le savoir. Il y a là-dedans des lumières, une amertume, des regards perdus, qui me racontent des tas d’histoires, et qui font vibrer tout un foutoir intime que je serais bien en peine de définir.

Et donc, ce matin, qu’est-ce qu’il y avait avec mon exemplaire du Monde ? Un bouquin sur Hopper, youpi.

J’ai donc passé ma journée à contempler la chose.

Ouais, ouais. Contempler. Au début, j’avais essayé de lire, aussi.

Ce que ses tableaux esquissent de manière exemplaire, Hopper l’enregistre sous l’angle des modernes accomplis. Il s’agit ici de se souvenir que déjà les vues au travers d’une fenêtre des romantiques européens ne donnent pas seulement la conscience de ce qui est perdu mais représentent aussi une vue vers l’intérieur qui amène en définitive le spectateur à regarder en lui-même. En même temps, cette transformation du regard extérieur en un regard intérieur psychologiquement fondé produit une nouvelle iconographie : le regard bloqué vers l’extérieur est relayé par un art réaliste de l’intérieur, à la place du paysage aperçu au travers d’une fenêtre surgit le “paysage intérieur”, l’irruption de l’air et de la lumière dans l’espace intérieur.

Rolg G. Renner, Hopper, éd. Le Monde / Taschen

On se demande si le type qui écrit ça est encore capable d’éprouver du plaisir, ou s’il est aussi sec que son style le suggère.

Bref. Content, belles images, chaise-longue.

Et à un moment, il y a une fillette de trois ans et demi qui m’a sauté sur les genoux. “Papa, tu lis quoi ?”. Alors moi, j’ai fait mon boulot de chef de famille, et j’ai expliqué patiemment à la petite fille que je regardais des peintures du monsieur, là (autoportrait en quatrième de couverture), et que je les trouvais vraiment très belles.

Au lieu de retourner jouer dans sa cabane au fond du jardin, la petite fille est restée sur mes genoux. Et on a regardé ensemble toutes les reproductions du livre (qui sont beaucoup plus jolies que les mauvaises photos qu’on trouve sur le net, désolé…)



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Là, par exemple, on a parlé du monsieur dans l’ombre, qui observe son verre. On a aussi fait attention à l’attitude de la femme qui regarde sa main, et à celle du monsieur qui fume une cigarette. On a réfléchi pour savoir s’ils étaient arrivés là ensemble, ou s’ils venaient de se rencontrer. Et puis on s’est demandé à quoi pensait le barman, et s’il regardait la nuit à travers sa vitrine. On a trouvé qu’ils étaient tous bien seuls, dans cette rue déserte, et que ce n’était pas très gai.


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Là, on a vu que le garçon était tourné vers la fille, et qu’il devait être en train de lui parler. On a pensé qu’il en avait pour un moment, parce qu’il s’était presque assis. Et que que sa copine, elle ne devait pas avoir très envie de l’écouter, parce qu’elle était toute droite, et qu’elle regardait ailleurs.


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Là, la petite fille m’a demandé pourquoi le monsieur avait l’air triste. On s’est dit que peut-être il n’était pas triste, mais juste qu’il était tout seul, et qu’il réfléchissait à quelque chose. (Papa, c’est quoi “réfléchir ?” — Penser très fort — Ah, d’accord).


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Après, la petite fille a trouvé que le clown n’avait pas l’air drôle. Elle a vu aussi que la dame debout était maquillée presque comme un clown, elle aussi, mais que ça n’était pas plus rigolo.


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Là, on s’est posé à peu près les mêmes questions que là :

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Qu’est-ce qu’elle regarde, la dame ? Quelqu’un qui vient (son amoureux, un enfant, un chien ?), quelqu’un qu’elle n’a pas envie de voir ? Une voiture qui passe ? Ou bien est-ce qu’elle regarde très fort dans le vide parce qu’elle attend quelqu’un, et qu’elle voudrait bien le voir arriver maintenant ?


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Sur cette image-là, la petite fille s’est étonnée de ne pas voir de dame qui regarde à travers la porte. Et elle s’est dit que la dame, elle était peut-être dans l’autre pièce, derrière le mur, et qu’elle allait revenir.


*




Quand on refermé le livre, avec la petite fille, on s’est dit que ces peintures-là, c’est drôlement bien parce que ça fait des histoires qu’on s’invente dans sa tête.

Bon, c’est sûr, on n’a pas atteint le niveau de commentaire de Rolf G. Renner, on n’a pas parlé de “modernes accomplis” ni de “paysages intérieurs”. Mais je trouve qu’on s’est quand même plutôt bien démerdés.

En tout cas, c’était un sacré bon moment.