Morne samedi après-midi. Je roule vers ma maison en maugréant : je viens de perdre une demi-journée à essayer d’interviewer des commerçants odieux, et je prévois déjà que le secrétaire de rédac va me censurer. J’en ai marre de cette rubrique pour laquelle on me paye mal, et où je dois me farcir les stations balnéaires de la région jusqu’à la nausée. “Wouah, mais c’est super ! Tu travailles à la plage”, comme dit ma belle-mère. Ben tiens.

L’autoradio glisse sa soupe sonore dans l’habitacle. Dans la zone agricole que je traverse, la seule fréquence en état de marche, c’est “France Bleu”. Une station qui n’a dû être inventée que pour financer la retraite des vieux chanteurs oubliés. J’espère d’ailleurs que Didier Barbelivien lui rend grâce, le jour où il reçoit son chèque de la SACEM…

Vers quinze heures, c’est l’heure du grand jeu “cette année-là”. L’animatrice donne des indices aux auditeurs pour que ces derniers retrouvent le millésime mystérieux. Toute la France participe : “France Vieux”, c’est une radio locale, mais pas le samedi après-midi. Y a pas de petites économies, surtout quand il s’agit de compresser le personnel.

Je ne sais pas ce qu’on gagne à ce jeu. Sans doute une merde inutile, dont les heureux bénéficiaires essaieront de se débarrasser au prochain vide-grenier. En tout cas, on ne peut pas dire que ça se bouscule au portillon. Une mauvaise rengaine plus tard, il n’y a qu’une seule candidate à l’antenne.

— Alors, à quelle année pensiez-vous, Madame ?
— Je tenterai 1993, répond l’auditrice.
— Trèèès bien ! Mais qu’est-ce qui vous a mis sur la voie ?
— Vous avez dit que c’était l’année du suicide de Pierre Bérégovoy. Or je m’en souviens très bien : il s’est donné la mort le jour de la naissance de mon fils, le 1er mai 1993.
— Aaaaah ! Quel beau premier mai !, se répand l’animatrice (elle devait pas aimer beaucoup Bérégovoy, je pense). Si je comprends bien, le papa vous a offert un bouquet de muguet ET un bébé ?
— Euh… Oui… C’est ça…
— …Et les bébés, c’est plus bruyant que le muguet, heiiiiin ?

(Moi, dans ma voiture : “mais ça fane moins vite et ça se garde pas dans l’eau, connasse !”).

Bon, je vous rappelle le concept : ça fait une demi-heure que la pauvre salariée de Radio-France rame pour faire deviner l’année 1993 à ses auditeurs. Une dame l’appelle, en lui expliquant que c’est justement l’année de naissance de son fils. Eh bin je suis en mesure de vous l’annoncer officiellement : on peut se faire embaucher à Radio-France avec le Q.I. d’une palourde.

Parce que l’animatrice, elle a voulu en savoir plus :

— Et ça lui fait quel âge ?