Cette nuit-là, le vélage se passait mal. Le paysan était arrivé dans l’étable encore plein de sommeil, il avait attaché la corde aux pattes du veau, et il tirait, tirait, tirait… Mais il sentait bien que c’était mal en point. Non seulement il risquait de perdre le nouveau-né, mais surtout la vache n’allait pas tenir le coup. Ironie du sort, c’était la plus belle laitière de toute la ferme.

Alors, hurlant son désespoir à la lune, le paysan a fait une promesse aux dieux, aux saints, et à tout ce fourbi qui est censé veiller sur nous autres, de leurs hauteurs stratosphériques : “Eh ! Vous ! Je sais bien que je vais pas trop à l’église le dimanche, mais il va falloir m’aider quand même ! Si vous me laissez la mère en vie, j’engraisse le veau jusqu’à la foire, et je donne l’argent de sa vente aux pauvres de la paroisse !”.

Et là : miracle. La mère a poussé un dernier coup, et le petit est tombé doucement sur la paille. Vivant.

Tellement vivant qu’il s’est vite retapé, et qu’il est devenu un veau gras comme on n’en avait jamais vu dans le canton. Droit sur ses aplombs, un coffre puissant, une musculature à faire pleurer d’envie tous les éleveurs à 100 km à la ronde. Une vraie bête de foire, un champion de comices, en un mot : un rêve. D’ailleurs, c’était bien simple : cette bête valait presque plus d’argent que tout le cheptel réuni.

Quand il le regardait, le paysan avait des billets qui dansaient devant les yeux. Saloperie de promesse ! Le problème, c’est qu’en Normandie, on ne croit pas en Dieu plus que de raison, mais on est superstitieux. On sait bien que si tu ne tiens pas ta parole, il pourrait bien t’arriver toutes sortes de bricoles que tu n’oserais même pas souhaiter à ton pire voisin.

Alors, le jour de la foire, la mort dans l’âme, le paysan a fait monter son veau magnifique dans la bétaillière, et puis il a attrapé un canard qui passait par là. Histoire de ne pas faire le déplacement pour rien. Il a ruminé sa rancoeur tout le long de la route : par chez moi, on est superstitieux, d’accord, mais aussi plutôt près de ses sous. Et de devoir donner une bête comme ça pour les pauvres, à cause d’une bête promesse un soir d’orage, ça lui arrachait des larmes, au gars.

Chemin faisant, pourtant, une petite idée a germé sous son front bas. Et, une fois arrivé, il a fait le tour de la foire en tenant sa bête par une corde. “Vingt francs le veau ! Vingt francs le veau !”. Les autres n’en croyaient pas leurs oreilles. Vingt francs, pour une bête comme ça ? Ce type était malade, y avait pas d’autre explication. Alors ils l’ont suivi, de loin, pour voir.

Quand il a jugé que l’assemblée qui s’était réunie autour de lui était assez nombreuse, le paysan a pris la parole : “ce veau-là, messieurs, j’ai dit que je le vendais vingt francs et je reviendrai pas dessus. Par contre, il y a le canard, aussi. Ils ont été élevés ensemble, ces deux-là, et c’est comme qui dirait un lot : je vends pas l’un sans l’autre. Alors messieurs, j’attends vos offres pour le canard. Je vous préviens amicalement, je ne le laisserai pas partir à moins de mille francs !’”

Quelques heures plus tard, quand la foire fut finie, le paysan a compté les billets de sa vente en souriant. Il a prélevé vingt francs, le prix du veau. Et il est allé les porter à l’église, directement dans le tronc pour les pauvres. Il s’est signé rapidement, et il a regardé le Christ en croix, au-dessus de l’autel. “On est quittes, hein ?”, il a dit. “J’ai tenu ma promesse !”. Puis il est reparti chez lui avec un drôle de petit sourire.

Par chez moi, les gens prétendent que cette histoire est authentique. Elle m’est revenue aujourd’hui, alors que je couvrais pour la presse locale mon premier comice agricole. Oui, messieurs-dames. J’ai passé l’après-midi à regarder le cul des vaches, et j’ai même pas trouvé ça désagréable…