« Tu as vécu à Paris ? Toi ? ». Elle sourit sans s’offusquer du sens implicite de la question. Elle ajuste ses grosses lunettes sur son nez, abandonne un moment ses fuseaux de dentelle, et commence à raconter. Bien sûr, qu’elle habitait à Paris. Elle n’y est pas retournée depuis, mais elle l’aimait, sa ville. Elle aimait les carreaux de porcelaine blanche sur les murs du métro. Elle aimait se faufiler dans les rames, en serrant fort la main de son frère. Elle aimait cette liberté formidable que leur laissaient un père débordé de travail et une mère absorbée par la naissance du petit dernier. Elle emmenait Jean au Jardin du Luxembourg, et ils rêvaient tous les deux, devant les bateaux de bois des gosses de riches. Elle se sentait grande, du haut de ses six ans, en arpentant les allées dans sa robe à fleurs, le cartable à la main. Pas un de ces cartables d’aujourd’hui, tout rouge et léger comme une fleur. Plutôt un gros sac de postillon, fabriqué par une tante dans une chute de cuir. « Et puis Maman est morte », lâche-t-elle dans un souffle d’infinie tristesse. Terminus, l’enfance heureuse. Tout le monde descend. Ce qu’il restait de la famille a fui la grande ville pour s’ensevelir en province. Elle, elle s’est tellement employée à sécher les larmes de ses petits frères qu’elle a rangé sa douleur intacte dans un tiroir intime. Alors, quatre-vingts ans après, presque jour pour jour, ma grand-mère redevient une petite fille de six ans. Les yeux les plus doux du monde commencent à briller derrière les verres épais. Et deux grosses larmes mouillent son visage en forme de pomme fripée.

Ce souvenir constitue ma participation au dyptique d’Akynou.