Elle est vraiment belle, vous savez. Des jambes de danseuse, un corps de rêve, un sourire de petite fille, et des yeux de garce délicieuse. Ses copines l’appellent Barbarella, parce qu’elle ressemble à Jane Fonda. Moi, c’est tout le contraire : pensez que je suis affligé d’un physique de petit gros, court sur pattes, avec un cul énorme. Et des oreilles à pleurer, quand je me croise dans le miroir. Heureusement, elle dit toujours qu’elle s’en fout, de mon physique.

N’empêche, il y a des jours où c’est dur, quand on est aussi laid, de vivre avec une fille aussi éblouissante. Un soir qu’on regardait un film d’animation à la télé, elle a trouvé que je ressemblais au héros, un personnage ridicule en plasticine informe. Depuis elle m’appelle Wallace, comme lui. C’est sa nouvelle lubie, ça « Wallace ». C’est un peu blessant, mais elle le dit avec un si joli sourire… Moi, j’oublie ma peine, et on se blottit l’un contre l’autre, comme un couple improbable.

Ça fait cinq ans qu’on vit ensemble. Il y a eu des hauts et des bas, des instants de complicité incroyable et des moments très durs. Parfois, on se dispute. Elle crie, moi aussi, le ton monte, et ça finit toujours de la même façon : elle s’enferme dans la chambre et je m’en vais hurler dans la nuit, comme un couillon… Et puis il y a les jours magiques où je la fais rire. Alors elle penche sa tête en arrière, avec une grâce infinie, et elle murmure le surnom qu’elle m’a donné. « Wallace… Ah ! Wallace… Qu’est-ce que je deviendrais, sans toi, sans ton éternelle bonne humeur ?… ». C’est con, mais quand elle dit ça, je me sens fier de moi, tout à coup.

Et puis il y a eu hier.

Quand je pense à hier, j’ai cette chanson qui me revient dans la tête. Cet air entêtant, avec des gens qui tournent et qui dansent, « comme des soleils crachés / dans le son déchiré / d’un accordéon rance ». Vous savez, cette rengaine qui se termine sur les marins qui « pissent comme je pleure sur les femmes infidèles »… Moi, c’est pareil : au lieu de pisser, je pleure.

Hier, donc. Jour noir.

Elle est rentrée en trombe, l’air préoccupé. Elle a jeté ses clés sur la table de la cuisine, enfilé une paire de gants roses, puis elle a fait couler l’eau chaude. En frottant une assiette avec son éponge, elle a commencé à parler sans me regarder : « Wallace, j’ai deux nouvelles importantes ». Je l’ai rejointe en silence, m’attendant au pire. « D’abord, je pars. Pas longtemps, trois semaines tout au plus. Mais, tu comprends, j’en ai besoin de ces vacances. J’ai décidé d’accepter d’aller au Népal avec Nathalie, depuis le temps qu’elle m’en parle… On part le 2. T’es pas fâché, dis ? ». J’ai vaguement bougé la tête, anéanti. « Wallace, merde, me fais pas ces yeux-là. Si je pouvais dire à Nathalie que tu viens avec nous, tu sais bien que je le ferais !… C’est l’été, au cas où tu l’aurais oublié ! Toi, tu ne veux jamais bouger, mais moi, j’ai besoin de sortir. Voir des gens, découvrir des trucs, bronzer… ». Elle a posé son assiette sur l’égouttoir, pris un verre. « L’autre nouvelle, Wallace, c’est qu’on s’est gourés. On a parlé des films de Nick Park, cet après midi, au boulot. Et là, les collègues se sont marrés quand je leur ai parlé de toi. J’ai inversé, mon grand. Tu vas rire : Wallace, c’est l’anglais qui bouffe des crackers. Toi, désormais, tu t’appelleras Gromit. C’est quand même un nom un peu plus adapté, pour un basset artésien ».

(Ceci constituait évidemment ma participation au “Dis-moi dix mots” de Kozlika. Ça ne signifie pas que le Grenier de Nonal est de retour.)