C’était il y a longtemps. Trois cent millions d’années, trente millions d’années, trois millions d’années, je ne sais plus trop, ma montre s’est arrêtée. La petite équipe avait trouvé refuge dans une bonne grotte comme on en trouve dans les livres de paléontologie, et le chef avait ordonné qu’on y resterait quelque temps.

L’oncle Hampf, a demandé si quelqu’un avait du feu, parce que c’était un temps à se geler les fesses. On a tous rigolé : la quête du feu, c’était la grande passion du cousin Krôm. Dès qu’un orage pointait le bout de son nez, cet imbécile passait son temps à courir cul-nu derrière derrière la foudre, en espérant y embraser un tison et nous ramener une belle flambée pour le réveillon. Et quand il faisait beau, Krôm expérimentait ses techniques à la con pour allumer le feu. “Tu verras”, il me disait, “un jour j’y arriverai”.

Le problème, c’est que tout le temps que Krôm passait sur sa pyrotechnie expérimentale, il ne le consacrait pas à la chasse, la cueillette ou la reproduction. Ça commençait à énerver le chef Oumt. “A la prochaine disette, nous mangerons ce crétin improductif”, m’avait-il confié un soir que l’abus de boisson de baies fermentées l’avait rendu plus bavard que d’habitude.

Krôm, c’était le genre maboule, mais bon camarade. Ce genre de gars qu’on n’a pas très envie de voir finir dans une gamelle, d’autant que c’est maigre, un scientifique. Tant qu’à sacrifier un gars du clan, j’aurais préféré qu’on goûte au gros Knut, celui qui lorgne sur ma soeur dès que la déesse-lune se cache derrière les nuages.

Alors j’ai établi un plan pour sauver Krôm. D’abord, à la fin de la dernière saison froide, une nuit que sa femme dormait très fort, abrutie de baies fermentées, j’en ai profité pour la féconder vite-fait. Certains jugeront hâtivement que j’ai trahi un ami, mais c’est parce qu’ils ne connaissent pas la femme de Krôm. Avec ses poils drus sur son menton prognathe, et son odeur de gnou faisandé, je comprends que son mari s’intéresse plus au feu qu’aux joies de la viviparité.

Et puis, un bon paquet de lunes plus tard, j’ai senti que c’était le bon soir. L’autre idiote de barbue ne s’était toujours rendue compte de rien : “il va falloir qu’on invente la médecine, je crois que j’ai découvert l’aérophagie, j’ai le bidon qui va exploser”, disait-elle à longueur de soirée. Alors, cette nuit-là, je suis parti à la chasse, l’air de rien. Tout seul, j’ai réussi à dégommer un cerf. Je peux vous dire que j’en ai bavé, dans ce vent et dans cette neige. Il faisait tellement froid que j’ai dépecé la bête, avant de la ramener, et que je me suis couvert de sa peau encore toute sanguinolente, pour rentrer.

Mon plan, c’était de laisser le bestiau dans le vestiaire de Krôm, pour que les autres l’inscrivent à son tableau de chasse. Avec un gamin à charge et une prise comme celle-là, le chef ne pourrait plus avoir envie de le transformer en carpaccio.

Evidemment, tout a foiré. Dans la grotte, tout le monde dormait tranquillement. Sauf qu’au moment où je suis arrivé avec mon gibier, la femme de Krôm s’est réveillée en hurlant : “j’ai un bébé qui me pousse entre les jambes ! J’ai un bébé qui me pousse entre les jambes !”, qu’elle braillait. Krôm a émergé de sa peau de mammouth, en levant un sourcil circonspect : “quoi ? Mais nous n’avons jamais pratiqué l’accouplement !”. Alors le chef a dit, d’un ton sans appel, “c’est un miracle !”. Et comme j’essayais de repartir sur la pointe des pieds, ce petit morveux de Groarg s’est mis à couiner : “il y a un monsieur tout rouge qui nous fait cadeau d’un cerf ! Venez voir le monsieur tout rouge avec son cadeau !”.

Bref, le bordel.

J’ai réussi à me tirer à dos de renne en leur laissant mon cerf, mais c’était moins une.

Quand je suis revenu, une heure plus tard, en sifflotant, l’air dégagé, le clan avait une grande nouvelle à m’annoncer : “cette nuit, un enfant est né, alors que sa mère n’avait jamais connu les spasmes du bas-ventre”, m’a dit le chef. “Et un type habillé tout en rouge, avec de la neige dans les cheveux, nous a fait un magnifique cadeau. Un véritable miracle… Dorénavant, nous appellerons ça la nuit de la grotte. Allez, viens festoyer avec nous en l’honneur de Nohel !”. “Nohel ?”, j’ai demandé. “Mais oui, c’est le nom du mouflet”, a répondu Oumt avec un air excédé.

Naïvement, j’avais pensé qu’on mangerait le cerf, pour fêter ça. Mais non. Ces radins avaient préféré le mettre à faisander, “au cas où”. Et ils m’ont servi une grande assiette de Krôm.
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Ceci constitue ma participation du jour au sablier de Kozlika.