Il m’arrive souvent des choses bizarres. En ce moment ce sont des petits coups de malchance. Le magnétoscope qui change les canaux, mon disque dur qui se met en grève… Plus troublant, il y a quelques années, j’ai vu un OVNI !

C’était une nuit sans Lune, une nuit de novembre où seuls les morts-vivants et les supporters de foot osent braver le verglas qui glisse et le froid qui rétrécit les organes. Moi, je pistais John. Depuis quelques jours, son comportement m’intriguait. D’abord, il avait chaussé des lunettes cerclées d’or. Puis il avait coupé ses cheveux, et acheté un costume en tergal gris. Enfin, il gardait continuellement son cartable serré contre sa poitrine. Et puis, surtout, il avait adopté un ton monocorde et un vocabulaire que je ne lui connaissais pas :

— Hé, John, on reprend une bière ?
— Désolé, Le Chieur, pas ce soir. J’ai un rendez-vous. Mais je me fais itératif de te payer une tournée dès que j’en aurai le loisir.

Je ne saurais dire pourquoi cette conversation apparemment badine avait éveillé mes soupçons. La voix métallique avec laquelle il m’avait répondu, peut-être ? En tout cas, je quittai le comptoir du Saint-Agrilège, rue du Blâme-des-Centristes, et je me mis en devoir de le filer.

Il marchait à petits pas satisfaits. Le dos légèrement courbé, le regard de biais, la bouche tordue par un rictus. Moi, retenant mon souffle, je le suivais de loin.

C’est alors que le contact eut lieu. Une Citroën XM grise, tous phares éteints, ralentit à sa hauteur. A l’intérieur, quatre silhouettes anonymes. Lorsque l’étrange véhicule passa sous le halo triste d’un réverbère, je ne pus réprimer un haut-le-coeur : les occupants étaient tous identiques. Mêmes lunettes en métal, mêmes cheveux ras, mêmes vêtements en synthétique mou.

Une voix sortit de l’habitacle :

— Alors, John… La tournée a été bonne ?
— Oh oui, chef. Ce nouveau pouvoir de nuisance que vous m’avez accordé est décidément bien délectable…

A ces mots, les créatures laissèrent échapper un rire affreux, un cri de prédateurs sanguinaires, dont la seule évocation suffit encore à me glacer les sangs. Il y eut un bruit de ferraille, un nuage aveuglant de monoxyde de carbone, et la machine infernale disparut en pétaradant, emportant avec elle mon ami John.

Il était perdu à tout jamais, mais j’avais tout vu et je pouvais témoigner.

Je sais que la vérité est dure à avaler. Je sais que beaucoup d’entre vous préféreraient rester dans l’ignorance, pour croire encore à un futur insouciant. Pourtant, il est de mon devoir de dévoiler au monde entier ce que ses gouvernants lui cachent, avec l’odieuse complicité de l’armée et des chefs religieux.

Ils existent, je les ai rencontrés. Ils ont commencé à envahir le monde. Demain, ils se reproduiront, et ils seront encore plus forts. Ils nous contaminent en silence. Méfiez-vous ! Votre conjoint, votre fils, votre meilleur ami est peut-être déjà un des leurs.

Les huissiers de justice sont parmi nous.

*

Ceci constituait ma participation du jour au sablier de Kozlika