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13 février 1916. J’ai pris le plateau sans y faire attention, l’esprit ailleurs. En pensant “fais comme si de rien n’était. Avance, quoi qu’il advienne. Ne te retourne pas, sinon le charme sera brisé et tu seras changée en statue de sel, ou pire encore…”. C’était comme un jeu. Je sentais presque son souffle dans mon dos ; son regard à vif, son avidité. C’était comme de danser sur le trottoir, quand on est enfant, et d’imaginer qu’on est au bord d’une falaise. Délicieux petit vertige, à un souffle de la chute. “Si tu le regardes, il va t’emprisonner dans sa mémoire, et c’en sera fini de toi. Ne lui montre rien, que ton dos, même s’il geint, même s’il supplie”. Le plancher a craqué dans un murmure, et puis le silence est retombé sur la grande maison. Un silence obsédant, à peine défloré par le tic-tac lointain d’une pendule. C’est alors que je me suis laissée surprendre par un rayon de soleil sur ma nuque. C’était bon, tout à coup, cette chaleur pâle, bon comme le sourire qui naissait sur mes lèvres. Alors je me suis retournée malgré moi, pour voir son sourire à lui ; j’avais perdu. Mais la partie et la pendule s’étaient arrêtées : le peintre était mort.

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Avec ses 17 phrases et ses 1170 signes, le petit texte ci-dessus participe modestement au nouveau jeu de la Boîte à Images. L’oeuvre reproduite est de Vilhelm Hammershøi, un merveilleux peintre à découvrir pour se raconter des histoires (comme Hopper après lui), à dévorer des yeux ici et .