C’est sympa, la Bretagne. Surtout, c’est pas très loin de chez moi, alors ça fait des vacances pas trop chères pour la marmaille des précaires fauchés dans mon genre. Pas vraiment exotique, comme aventure, d’autant que j’ai plutôt écumé les côtes granitiques dans une précédente vie professionnelle, mais bon. J’aime bien. Ses rochers déchiquetés qui font mal aux pieds, ses hortensias bleus plantés partout à en vomir, ses langoustines décongelées au micro-ondes, ses distributeurs de billets bilingues (français / breizhonig, les touristes étrangers n’ont qu’à apprendre le breton, merde alors, quoi), ses “bonshommes accrochés” (comme dit mon fils pour désigner les calvaires bretons) plantés à tous les carrefours, et puis la douceur de ses particularismes locaux… Par exemple, si tu demandes une “crêpe de sarrasin au beurre” en Ille-et-Vilaine, on te plante une fourchette entre les deux yeux avec un gros soupir excédé : “une GALETTE, monsieur”. Mais si tu exiges une “galette au beurre” dans le Finistère, on te décapite à la hache en te faisant la leçon : “c’est une CRÊPE de blé noir, connard”. Moi, ça me perturbe, parce que ma grand-mère de Concarneau[1], elle faisait des galettes merveilleuses, et Concarneau, jusqu’à preuve du contraire, c’est bien dans le Finistère. Alors je continue à faire mon touriste et à utiliser le terme familial. Un jour, on me servira un biscuit de Pont-Aven dans une assiette bleue, et j’aurai l’air bien con.

Adoncques, j’étais en Bretagne la semaine dernière. Près de la Baie des Trépassés, plus précisément. Pendant une quinzaine de jours, j’ai soigneusement entretenu mon cholestérol à grands coups de GALETTES et de kouign-amann, et puis aussi je me suis fait légèrement chier sur fond de lande aride et d’embruns iodés. Ah oui, parce que la Baie des Trépassés, c’est joli, mais c’est loin. De tout.

Et puis, vendredi, on est montés en famille sur un gros bateau qui sentait le mazout, et on est allés droit sur l’île de Sein. Il s’agissait de faire plaisir à Madame LeChieur, qui aime beaucoup les émissions de Georges Pernoud, ainsi qu’à la marmaille LeChieur, qui prépare une thèse de grande section de maternelle sur les gros bateaux. Moi, comme j’aime rien, je suivais le mouvement en me demandant s’il y aurait un cyber-café.

Putain, l’île de Sein ! Même envahi par mille touristes par jour, c’est vachement beau. Imaginez des rochers nus, des maisons blanches, et des phares qui se profilent sur un ciel peint par Magritte[2]. Et puis pour l’accueil, la grande classe ! Le Breton hésite peut-être parfois à ouvrir ses bras velus en direction du touriste qui passe, mais le dauphin, lui, il était carrément content de nous voir débarquer. En tout cas, il nous a accompagnés pendant plusieurs milles[3], jusqu’à l’accostage.

Rhaaaaa, le silence de l’île de Sein. J’en veux encore. Pas une bagnole qui passe, pas une mobylette, pas un abruti en rollers, rien. Que des mouettes qui braillent et des tiroirs-caisses qui sonnent. Et l’hiver, comme ce doit être beau, ce caillou déchiré par les vents et érodé par les flots, avec les vagues qui sautent par dessus la digue, et les désespérances crépusculaires des vieilles Sénanes qui se ravitaillent en Prozac au beurre salé pour tenir le coup jusqu’à l’été…

Sérieusement, je me suis imaginé là, achetant une de ces innombrables maisons à vendre, et posant une heure de mer entre la frénésie du monde et moi. Et ça m’a carrément ragaillardi. Je ne suis même pas allé à la cyber-crêperie[4].

Notes

[1] Elle vivait à Concarneau, mais était normande pur-jus. L’honneur est sauf.

[2] Apprenons à faire chier les Bretons en 10 leçons. Leçon numéro 1 : prétendez que leur ciel a été peint par un Belge.

[3] En fait, j’en sais rien, je suis nul en distances, sur terre comme sur mer.

[4] Si si, ça existe.