Un métier : le marketing.

Une mission : repousser chaque jour les limites de la connerie.

(Après avoir vendu des brosses à dents et du saucisson, les gars du marketing s’attaquent aujourd’hui aux produits laitiers.)

C’était un matin terne, tout en haut de la tour de AgroAlimentaireMondial Incorporated. Jean-Marc avait l’air sombre, Bernard touillait son café sans y croire, et le stagiaire n’éprouvait même plus la moindre érection devant son nouveau photocopieur couleur. Une pluie grasse souillait les grandes baies vitrées, laissant à peine passer une lumière plus grise qu’un spot de pub albanais. Même la bimbo qui s’étalait, en string et en 4m par 3m, sur un projet d’affiche pour des céréales minceur-et-plaisir, avait l’air de vouloir noyer son désespoir dans l’alcoolisme et la boulimie. Car l’heure était grave, et les chiffres formels : l’humanité tout entière avait commencé à manger moins de yaourts que l’année précédente. L’ensemble des indicateurs coïncidaient. On perdait des parts de marché tous les jours. Il était grand temps de se ressaisir.

“On doit faire un débrief dans une heure avec le dégé”, annonça Jean-Marc avec une voix sépulcrale. “Tous les résultats sont impactés à mort. C’est la tempête sur les linéaires.
— À mon avis, on a un sérieux problème de concept, renchérit Bernard.
— Ouais, faudrait pouvoir forcer les gens à bouffer plus de yaourts”, conclut le stagiaire.

Les autres lui lancèrent un regard froid.

“On ne peut pas FORCER les gens, expliqua calmement Jean-Marc.
— Bin si. Il suffit de faire des yaourts vraiment bons, s’enthousiasma le stagiaire. Comme ça, les gens ne pourront plus s’en passer.
— Imbécile, le coupa Bernard.
— Rhoooo les mecs, vous êtes lourds, reprit l’étudiant. Si on ne peut même plus déconner… J’ai une autre idée. Il faudrait mettre dedans des substances qui rendent dépendant. Mon frère, qui est stagiaire chez un fabricant de cigarettes…
— TA GUEULE !
— …je me tais. N’empêche, elle est loin d’être bête, mon idée. Le patron de mon frère, il se fait des couilles en or. Et le frangin, il a une indemnité de stage… Et des tickets resto….
— Mais qu’il est con…, soupira Bernard. Tu veux vraiment qu’on ait des lobbies de gauchistes exaltés sur le dos ? Soyons sérieux cinq minutes. Qu’est-ce qui pourrait inciter tous ces veaux à manger du lait fermenté aux morceaux d’OGM ?
— On pourrait leur dire que ça ne fait pas grossir.
— On a déjà essayé. On leur a balancé le yaourt sans gras, le yaourt sans sucre, le yaourt sans acidité, le yaourt sans lait… Non, ça ne suffit pas. Il faudrait réussir à leur en faire bouffer tous les jours. Qu’est-ce que les gens avalent tous les matins sans moufter ?
— Leurs médicaments ?, risqua le stagiaire.
— PUTAIN, oui, la voilà l’idée ! Et si on leur disait que ça les soigne ?
— Ça ne va jamais marcher. Personne n’a jamais guéri quoi que ce soit avec un yaourt.
— Mais si ! C’est préventif ! Ça évite le SIDA !
— Non, pas le SIDA, on va avoir le ministère de la santé sur le dos, et puis les associatifs aussi. Des emmerdeurs.
— Le cancer, alors ?
— Ah oui, c’est bien, ça. Ça leur fiche drôlement la trouille, en général, le cancer.
— Génial. On appelle le service juridique, et on leur soumet l’idée.
— Super. Je contacte mon copain qui bosse dans une revue scientifique. Il va bien nous trouver un prof de médecine à Oulan-Bator pour torcher une petite étude clinique vite fait. Y a plus qu’à trouver une accroche, sur le thème “mangez des yaourts, évitez les tumeurs”.
— OK. Je mets les créa sur le coup.”

Le stagiaire retrouvait un peu de sens à sa vie. Il commençait à effleurer les touches de son Konica couleur avec bac de triage et agrafage automatique, quand une idée lui traversa l’esprit :

“Hé, les mecs, y a une couille dans votre pré-projet.
— Quoi, encore ?
— Si on leur dit que les yaourts évitent le cancer, qu’est-ce qui va les empêcher de manger ceux de la concurrence ?
— Quoi ? On l’a rachetée, la concurrence.
— Pas les yaourts, non. Les biscuits- aux- céréales- pour- faire- le- plein- d’énergie, oui, mais en produits laitiers, y a encore du monde en face.
— Ah, merde. Reste plus qu’à inventer le yaourt qui empêche le cancer, alors. On a bien des souches de ferments lactiques, dans le coffre ?
— Oui, mais on les a testées le mois dernier. Pas de goût, et ça donne la chiasse.
— Formidable. Lançons une campagne sur le thème “ce qu’il vous fait aux intestins se voit sur votre teint”.
— Et pour le goût ?
— Bah, noyons ça sous le sucre et de la vanilline de synthèse.
— Vous délirez complètement, intervint le stagiaire. On ne va pas faire bouffer aux gens tous les matins un produit gras ET sucré en prétendant que c’est bon pour leur santé, y a des limites quand même. Ils ne sont pas si abrutis, si ?”

Les autres partirent dans un grand éclat de rire.