Plus le temps passe, et plus les problèmes de la planète, nos problèmes, m’envahissent la tête. Alors j’essaie d’être le plus cohérent possible dans mon quotidien : je fais attention à acheter de la nourriture qui n’a pas trop voyagé (histoire d’économiser le pétrole), j’adhère à une AMAP pour bouffer sain, j’achète bio quand j’ai les moyens, je fais mon pain d’épice, je bricole mes yaourts… Je donne à fond dans le “citoyen”, pour reprendre le nouvel adjectif adopté par les cons, si galvaudé qu’il prête autant à rire qu’à pleurer. Je me sens hyper concerné par le “développement durable, quoi, merdâlors”, dirais-je également, si j’appréciais les oxymorons inventés par des trépanés.

Ouais, bon, y a quand même des limites. Par exemple, j’habite sur un ancien marécage mal asséché, où des moustiques gros comme des merles déboulent dans la maison en criant “Banzaï !” et en vrombissant plus fort qu’un ULM dopé à l’éthanol. Si, si. Ces enfoirés arrivent même à me piquer à travers le jean. Un denim 100% béton armé, pourtant, tellement épais que je m’étais niqué trois doigts en cousant l’ourlet, je vous jure…

Alors développement durable de mes fesses ou pas, moi, ce soir, j’ai craqué. La cent-trente-deuxième piqûre de moustique a fait déborder le vase, la moutarde m’est montée au nez, la cruche est tant allée à l’eau qu’à la fin elle s’est cassée, bref j’ai dit “stop”. Je me suis gratté l’épaule jusqu’au sang d’une main et j’ai empoigné la bombe insecticide de l’autre. Et puis j’ai fermé la cuisine à double tour, et j’ai appuyé sur l’aérosol comme un dément, l’oeil injecté de sang, l’écume aux lèvres, en hurlant vers le plafond : “moustique, espèce de sale bâtard assoiffé de sang, maintenant tu vas creveeeeeeeeeer !”. Quand l’air s’est trouvé plus dense qu’une purée Mousline micro-ondée, j’ai lâché la bombe, épuisé mais heureux. J’ai ranimé mon chien qui faisait “kof ! kof ! kof !” en se traînant vers la porte, j’ai respiré une bonne bouffée de citronnelle de synthèse, et j’ai contemplé mon oeuvre.

Vous savez ce qui traînait, dans la cuisine ?

La yaourtière.

Avec mes huit yaourts en cours de fermentation.

Si.

Alors si ça intéresse quelqu’un, je cède à bas prix de bons laitages bio au lait entier avec des vrais morceaux de DDT dedans…

Ah oui, et puis j’oubliais : quand j’ai eu fini de ventiler la pièce en pleurant mes yaourts foutus, j’ai distinctement entendu “bzzzzzzz !”. Et j’ai vu l’insecte me faire un bras d’honneur en sortant.