Sous la Quatrième République, les pères-la-morale officiaient le matin, en classe. Ils lissaient soigneusement leur barbichette, jetaient un oeil soupçonneux sur les élèves, puis traçaient la sentence du jour au tableau, en faisant bien crisser la craie pour emmerder les mômes. Ça donnait des “Les improductifs et les asociaux sont la lie de la société”, des “L’enfant qui gaspille est une lourde charge pour sa famille” ou des “Bien mal acquis ne profite jamais”, que les petits enfants recopiaient en tirant la langue, avec des tas de pleins et de déliés très décoratifs. Après quoi, le soucieux pédagogue faisait une inspection surprise dans les rangs en demandant qu’on lui montrât oreilles et pieds. Il vérifiait attentivement l’hygiène corporelle de chacun, invitait les fayots à huer les malpropres et les négligés, puis on ouvrait son livre d’arithmétique en ânonnant “un plus un égalent deux ; deux plus deux, quatre ; quatre plus quatre, huit”.

Le soir, les écoliers rentraient chez eux en se griffant les mollets aux ronces et en s’écorchant les pieds dans leurs sabots. Pendant qu’ils torturaient des hannetons ou jouaient à la Guerre des Boutons, le maître s’enfermait dans la solitude de son logement de fonction. Là, il pouvait enfin s’occuper à loisir de cette splendide érection qu’il arborait chaque soir, lorsqu’il songeait avec attendrissement à tout ce beau travail accompli et à ces émouvantes têtes blondes qu’il maintenait dans le droit chemin. Aaaaah ! C’était le bon temps, tiens.

Aujourd’hui, c’est pu pareil, ma pôv’dame. Les inoxydables instituteurs d’autrefois sont devenus des “enseignants”, et même des “professeurs des écoles”. Ça ne va plus à l’église ni au vin d’honneur chez le notaire, ça ne fait plus le secrétaire de mairie, mais ça lit Charlie-Hebdo avec des ricanements mauvais et ça fume des trucs pas nets en écoutant des musiques de sauvages. Si, si, j’en connais. Alors du coup, forcément, ça ne fait plus la morale aux petits enfants, bin tiens. Tout se perd !

Heureusement, notre bon gouvernement est là pour rétablir la situation. Je ne parle pas du futur maître du monde, celui qui veut remettre la France au travail, obliger les jeunes à faire du sport, renvoyer les pas-en-règle dans leurs pays lointains et passer nos cités au nettoyeur à haute pression. Non, parce que celui-là, quand j’y pense, j’ai des boutons de fièvre qui poussent et qui m’empêchent de me vautrer convenablement dans le péché. Je faisais seulement allusion à notre estimable ministre de la santé, monsieur Xavier Bertrand, un gars qui pète le feu en ce moment. Pensez : il a trouvé le moyen de rétablir la leçon de morale, de force, pour tout le monde.

D’après Le Monde d’hier[1], “il y aura désormais un message sanitaire de prévention sur toutes les publicités pour les biscuits, les confiseries, les céréales enrichies, les plats cuisinés, les boissons sucrées, etc.” Après “L’abus d’alcool…” et “Fumer tue”, voici donc que ledit Xavier s’attaque aux produits de consommation courante : “Pour votre santé, mangez au moins cinq fruits et légumes par jour” ; “Pour votre santé, évitez de manger trop gras, trop sucré, trop salé” ; “Pour votre santé, évitez de grignoter entre les repas” ; “Pour votre santé, pratiquez une activité physique régulière”.

Moi, j’applaudis.

L’ennui, c’est qu’il ne va pas assez loin, le Xavier. Se composer ainsi, à peu de frais, une belle France uniquement composée de sémillants jeunes gens qui font du sport, se soucient de leur check-up et bouffent des pommes comme un seul homme pour aider nos valeureux maraîchers à écouler la surproduction, je trouve ça super. Mais, maintenant qu’il a trouvé le ton, il ne doit surtout pas s’arrêter en si bon chemin :

Pour votre santé, ne baisez pas.
Pour votre santé, ne lisez pas de livres.
Pour votre santé, allez à la messe plutôt qu’à l’apéro.
Pour votre santé, évitez les émotions fortes : continuez à regarder TF1.
Pour votre santé, votez UMP.

Ah oui, et puis je note avec satisfaction que les fabricants de lait en poudre pourront imprimer le diktat officiel des hystériques de la morale et de la famille, sur leurs produits : “le lait maternel est le meilleur lait pour votre bébé”. Sur le plan sanitaire, tout le monde sait bien que ça ne tient qu’à moitié la route : par exemple, moi qui vous parle, si on m’avait vraiment obligé à bouffer le lait de ma mère, je serais mort à 6 mois : j’étais allergique. Et mes mouflets dizygotes, à deux sur une seule paire de seins, ils n’auraient pas grossi des masses, non plus… En revanche, sur le plan idéologique, c’est rassurant. C’est vrai qu’il était temps de rendre à la Femme le seul rôle qui lui sied convenablement, celui de vache laitière. Allez hop, dans la cuisine, la ménagère de moins de 50 ans, et que ça saute ! Quant à nous, mâles amis qui arborons dents blanches, ventre plat, vie saine et cerveau d’endive, il ne nous reste plus qu’à chanter tous en choeur : ‘“Maréchal, nous voilàààààààà””…

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(Précision pour les analphabètes : le titre de ce billet est emprunté à un livre de Boris Vian que je vous encourage à découvrir, pour son incorrection politique et sa fin juibilatoire)