Avertissement. Ce billet aussi chiant qu’une soutenance de thèse sur les chevaliers-paysans de l’an mil au bord du lac de Paladru fait partie d’un ensemble. Il raconte ma soirée du 26 septembre 2006.

‘“Et vous allez où, aux Etats-Unis ? Las Vegas ? Pouah !”. La comtesse avait failli s’étrangler d’indignation, quelques jours avant mon départ. “C’est plein de grosses dames en short””.

Ce soir, pourtant, je suis invité dans la meilleure steak house de la ville : Del Frisco’s, sur Paradise Road. Faute de mieux, c’est moi qui dois servir d’interprète entre un importateur français (qui ne parle pas un mot d’anglais) et un exportateur américain (qui ne parle pas un mot de français). Avec mes trois mots de baragouinage, je suis censé permettre à ces deux-là de s’entendre sur un vieux conflit qui les sépare depuis un an, et qui pèse, pour chacun d’eux, un gros tas de dollars.

Evidemment, je pourrais m’en foutre : ce ne sont pas mes affaires, après tout. Mais j’ai le trac. À l’hôtel, je récupère à la hâte mes pompes en cuir au fond de la valise, je lance mes Converse en travers du lit et j’enfile ma chemise la moins froissée. On aurait dû s’engouffrer dans un taxi, en sortant du boulot : on aurait eu le temps de musarder un peu, et surtout de prendre une douche. Mais voilà, on a voulu essayer le bus à 2 dollars… et du coup on est à la bourre. Je m’asperge de déodorant pour tenter de faire oublier la fatigue de la journée et les 40° de température extérieure. Mes cheveux sont desséchés par le soleil et la poussière. Tant pis. Pas une seconde à perdre, il faut filer.

Le taxi nous dépose à l’entrée du resto. Nulle grosse dame en short à l’horizon, mais plutôt de la jeune rombière en tailleur et du playboy de chez Armani. Je déglutis en considérant mon look piteux. Manquerait plus que je me fasse refouler à l’entrée… Heureusement, tout va bien : l’exportateur américain a troqué ses oripeaux de PDG sérieux contre une chemise blanche et un jean. Avec lui, c’est friday wear tous les soirs, apparemment. On nous installe dans le Cigar Lounge : pénombre savamment dosée, lumières intimistes sur fauteuils club en cuir noir, boiseries aux murs et au plafond. On m’a à peine déposé un verre de Chivas dans les mains que mon voisin de droite attaque bille en tête : “allons-nous parler business, ou bien est-ce qu’on choisit de se détendre ?”. Le Français à ma gauche se sent rassuré : “je veux bien qu’on se détende, la journée a été rude”. Mais l’autre a son idée : “quelques mots de business, d’abord”.

Et c’est parti pour trois heures de révisions d’anglais intensives pour LeChieur. Si mon vieux prof voyait ça… J’hésite, je bafouille, je cherche les mots. Je me goure dans les constructions de phrases, je m’enfonce dans les approximations douteuses. Et puis, peu à peu, je retrouve les réflexes élémentaires. Le vocabulaire surgit par à-coups des limbes de ma mémoire trouée, mon accent se dégripe. J’ose une plaisanterie en V.O., le type se marre. Je m’excuse pour mon anglais pouilleux. “Oh non, ne dites pas ça ! Vous parlez merveilleusement bien !”. Je me détends. Un autre Chivas, les entrées. Quelques verres de Nuits-Saint-Georges. Le filet-mignon. Une bouteille de Dom Pérignon. Un Monte Cristo, décapité et allumé d’une main experte par la serveuse. Un vieil Armagnac. Pas de doute, ce type au sourire de tueur sait recevoir.

Je ne fais pas que traduire les discussions de boulot, il faut aussi que j’anime la conversation pour éviter les silences pesants. Le Français se laisse abuser par l’ambiance faussement chaleureuse et la lumière tamisée. Il dit une première grosse connerie, puis une autre. Je traduis fidèlement. Apparemment, il n’encaisse pas très bien les précieux hectolitres qu’on engloutit depuis le début de la soirée.

Silencieux au bout de la table, mon boss m’envoie un clin d’oeil discret en me désignant les verres qui s’alignent devant lui. Whisky, vin rouge, champagne, digestif. Tout est là, intact. Contrairement à l’autre, il n’a fait qu’y tremper les lèvres pour trinquer. J’enrage intérieurement. Quel con je fais, mais quel con ! Je la connaissais, pourtant, la stratégie du patron en soirée. Faire semblant de boire avec son interlocuteur, mais garder les idées claires en toute circonstance. J’avais la théorie, j’ai foiré la pratique. Je n’ai pas pu me retenir d’avaler ces nectars. Maintenant, il faut que je tienne le coup.

Bizarrement, je garde une aisance, et surtout une conscience aiguë de tout ce qui se passe. Avec ma piètre habitude de l’alcool, j’aurais pourtant dû tomber depuis longtemps. La tension, sans doute.

Un jeune Américain s’approche de notre table. Il m’a entendu parler français. Il se présente, il est cascadeur pour le cinéma et travaille chez nous, sur le vieux continent. L’importateur se dresse tout à coup : il veut tenter un vieux numéro de casse-cou de province, avec une chaise. On le dissuade, il titube. Ses paupières tanguent sur ses yeux injectés de sang.

Il est disqualifié.

L’exportateur se lève pour payer l’addition et prendre congé. L’autre essaie de le retenir en vacillant. “Ce serait avec plaisir, mais je travaille tôt, demain”.

Trop occupé à patauger dans ses vapeurs d’alcool, le Français n’a pas encore compris que l’Américain était fâché, et, accessoirement, que son juteux commerce venait de tomber à l’eau. Il sort les avirons pour tenter de faire revenir son fournisseur. Trop tard. Il rame dans le sable. On sort du Del Frisco’s et on rentre à l’hôtel.

“Quel hôtel ?”, demande le chauffeur de taxi. “Oh non !”, dit mon voisin bourré. “J’ai une meilleure idée. Dis-lui de nous trouver un bar à strip-tease”. J’interroge mon boss du regard. Il hoche la tête. Si ce gars-là veut aller dans un bar à strip-tease, alors on y va : ce n’est pas seulement un copain à lui, c’est aussi un client. “Ne vous inquiétez pas”, sourit le chauffeur. “Je vais faire comme pour moi : je vous emmène dans le meilleur établissement de Vegas”. C’est marrant, j’ai déjà entendu cette phrase-là, il y a quelques heures.

(À suivre)