Lorsque le journaliste en sous-effectif neuronal interviouve quelqu’un, il arrive que ses synapses se bloquent. Ça se passe un peu comme dans Windows : la partie du cerveau qui est censée lui fournir les questions se met en rade, et l’on s’attend presque à voir surgir un écran tout bleu avec “internal error” écrit dessus. Si le journaliste a déjà posé une ou plusieurs questions, pas de panique : il lui suffit de déclarer “Monsieur Ventru, je vous remercie”, on dit alors que l’interviouve est terminée. En revanche, si l’incident se produit pile au moment où il vient de brandir son micro, notre ami se trouve bien emmerdé. Il n’a alors pas d’autre issue que de sortir son joker magique. Un vieux truc qu’on se transmet en chuchotant, de bouche de vieux briscard à oreille de jeune stagiaire, dans la pénombre des salles de rédaction. D’une voix chevrotante, à bout de souffle, usée par quarante années de questions cons, de léchages de bottes et de bisoutages de ministres, les vieux révèlent le grand secret aux jeunes éblouis : “petit, si tu ne sais plus quoi dire au client, demande-lui donc comment qu’il a commencé”. Et le jeune part, cheveux au vent, éperdu de gratitude, utiliser à son tour cette merveilleuse recette. “Alors, Monsieur Ventru, racontez-nous. Comment que vous avez eu l’idée de fonder un club d’aquariophilie, déjà ?”.

Pendant très longtemps, le joker magique a été une source de gêne, de balbutiements et de réponses fragmentaires pour les interviouvés. Pris de cours, ils bredouillaient comme des andouilles : “bin, euh, comment dire, c’est que j’ai toujours aimé les aquarium et les bulleurs, alors, bon, euh, c’est pas vraiment une idée que j’ai eue, quoi…”, mais ça n’était pas vraiment satisfaisant. D’abord, la vacuité de la réponse montrait l’inanité de la question, ce qui n’était pas très charitable envers son interlocuteur. Et surtout, on risquait de se voir aussitôt couper la parole par un définitif “Monsieur Ventru, je vous remercie”. Après, les copains râlaient parce qu’on n’avait pas eu le temps de citer les sponsors, et l’on était bon pour se faire dézinguer à la prochaine assemblée générale du club aquariophile.

Du coup, les interviouvés se sont organisés secrètement. Ils se sont retrouvés en conférences et en symposiums, ils ont financé la Recherche, lancé des séances de brainstorming intensif, et payé très cher des tas de conseillers en communication. Et puis, un jour, quelqu’un a eu un éclair de génie. “Le constat, les gars ! Faut partir du constat !”.

Depuis, toute saga qui se raconte dans les médias découle forcément d’un constat. “Monsieur Grognard, comment avez-vous eu l’idée de faire pompiste à Liévin ? — Rhoo, bin je suis parti du constat que l’alimentation des automobilistes en carburant souffrait d’un vrai dysfonctionnement dans les environs de Lens, et du coup j’ai eu l’idée de proposer mes services à Total-Fina-Elf pour tenter d’y remédier. — Monsieur Grognard, je vous remercie”.

Tout le monde y gagne : l’employé de France-Info gagne 30 secondes d’antenne sans se fatiguer le cortex, et l’interviouvé est bien content d’avoir pu briller à peu de frais.

Le constat, c’est la clé de voûte de toute interviouve réussie. C’est imparable, comme truc : ça fait le mec qui regarde, qui réfléchit, qui synthétise, qui soupèse. Le gars très détaché des choses matérielles, aussi. Non, parce que, franchement, “hébin euh, j’ai décidé d’être pompiste parce qu’il fallait bien payer le loyer de l’achélème”, ça manquait un tantinet de glamour comme explication. Alors que le constat, y a pas à dire c’est la classe absolue. Jugez plutôt :“Monsieur Groumpf, pouvez-vous nous narrer vos débuts dans une activité professionnelle méconnue et parfois décriée ? — Oh bin, c’est pas compliqué. J’avais financé un audit ciblé à l’échelle de la région Centre, et toutes les analyses convergeaient vers un seul constat : la pyramide des âges y était très impactée par les errements démographiques des trente dernières années. Trop de CSP +, trop de baby-boomers, on risquait de voir l’économie s’écrouler. Alors, après plusieurs mois d’analyses poussées, j’ai décidé de me lancer. C’est comme ça que je suis devenu serial-killer. Bon, pis en plus, il se trouve que c’est une activité professionnelle qui s’accorde bien avec ma nature de psychopathe sanguinaire, et j’aime assez m’épanouir au bureau. Vous pouvez me tendre votre oeil gauche, s’il vous plaît ? Je crois que j’ai fini de vous crever le droit. — Monsieur Groumpf, je vous remercie”.

Alors les constats ont fleuri plus vite que le liseron. Tout le monde constatait à tours de bras. Les journalistes en perdaient tout goût pour l’existence : le joker magique se dépréciait, ils passaient de plus en plus pour des cons, et l’on n’avait même plus la joie de voir l’interviouvé rougir et bredouiller. Comment reprendre enfin la main sur ces bouseux à qui on tendait le micro par pure charité professionnelle ? Il fallait se ressaisir à tout prix, la réputation de la carte de presse était en jeu.

C’est Philippe Bertrand qui a trouvé la solution, ce midi sur France-Inter. Un vrai génie, ce gars. Il a déniché LA formule qui met enfin tout le monde d’accord : il suffisait d’adapter le joker magique. Ce qu’il a osé sans rougir, en tonnant de sa belle voix grave : “Madame Machin, racontez-nous, de quel constat est née votre association ?. Sic. C’est beau, un métier qui réfléchit.

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Post-scriptum. L’actualité nous a mis dans l’obligation de modifier au dernier moment la ligne éditoriale de ce bloug, ce sont — hélas — les aléas du dirèque. Le merdique billet vénitien promis à Monsieur Ka paraîtra demain. Qu’il nous soit donc permis de présenter nos plus plates excuses à nos fidèles lecteurs pour ce contretemps indépendant de notre volonté. Tout de suite, la pube et la météo, présentées comme chaque soir par notre charmante spiquerine. Alors, Marie-Insuline, il fait un temps de merde ?