Campé bien droit sur ses deux jambes, derrière son comptoir, il avait le front bas et les idées courtes. Deux petits yeux rapprochés de consanguin satisfait, une voix nasillarde qui grimpait dans les aigus quand il n’était pas content, et un sourire commercial de vicelard sincère, au moment de sortir l’addition.

Il s’appelait Régis, et on le supportait midi et soir, jour après jour, dans son bar hideux. Il était con, il rechignait toujours à offrir la tournée du patron, et, pire que tout, nous devions subir la platitude de ses glapissements quotidiens sur la météo qui se détraque ou le poids écrasant de la TVA chez ces pôv’gens des métiers de la restauration.

On aurait pu choisir un autre endroit, vous me direz. Oui, mais celui-là était à exactement deux minutes du bureau, et l’on y mangeait les meilleures entrecôtes de toute la ville. Le soir, après le boulot, on s’y retrouvait entre habitués rigolards[1], et l’on y semait un bordel de tous les diables. Il y avait Fred, le commercial en costard, Steve, le conducteur de trains, Trique, le comédien hirsute, et nous, mon collègue et moi, qui faisons alors dans la cûûûltûûûre, quôa, merde. Plus quelques-uns qui se joignaient épisodiquement à la bande, et dont j’ai oublié les noms. Soir après soir, on hurlait des insanités pour faire fuir les clients normaux, on réclamait des cacahuètes avec insistance, on grimpait sur les tables, et l’on braillait des chansons paillardes jusqu’à ce que Régis remplît nos verres à ses frais. Quand il se faisait un peu trop prier, on lui montrait notre cul. C’était très bête, mais ça compensait en partie les dommages moraux que son abyssale bêtise poujadiste faisait subir à nos jeunes années, avec ses “ce qui nous manque, c’est une bonne guerre” et ses “je préfère un bon froid sec qu’un petit vent humide”. Et lui, il gardait le sourire dans l’adversité, parce qu’il savait que c’était le plus sûr moyen de continuer à voir la quasi-totalité de nos maigres salaires échouer dans son tiroir-caisse.

Le soir, dans l’arrière-boutique, quand il avait enfin réussi à nous voir tituber vers la sortie, il montait à l’étage de son gourbi, sortait chevalet et pinceaux d’un grand placard, et peignait jusqu’à épuisement.

Ses toiles n’étaient pas laides. Elles étaient l’étalon de la laideur, le sommet de la nausée, l’Anapurna du goût de chiotte.

Dès qu’il avait fini une nouvelle toile, il s’empressait d’y coller une étiquette : pas le titre, le prix. Et, le lendemain, il l’accrochait sur les murs de sa brasserie en nous demandant notre avis :

“Alors, tu en penses quoi, de mes chevaux ?
— Euh… bin comme d’habitude, c’est à gerber
— Trois heures ! Je l’ai peinte en trois heures, celle-là.
— Oui, bin ça se voit, tu ne t’es pas foulé. Tes chevaux, si un jour tu les croises en vrai, faudra les abattre pour abréger leurs souffrances. Ils ont les genoux encastrés dans les poumons, ce doit être très douloureux. Tu t’appellerais Picasso, encore, je dis pas, mais toi qui fais dans le figuratif façon couvercle de boîte à chocolat, je t’ai connu moins gourd.
— Pfff, tais-toi, tu ne comprends rien aux artiss’. C’est un grand format, celle-là. Je vais la vendre dix mille francs.”

Oui oui, 1500 euros pour trois heures de boulot. Nets d’impôts, évidemment.

Le midi, on se tordait de rire en voyant les “œuvres” accrochées au-dessus de nos assiettes. Mais parfois, des messieurs très âgés et très bien habillés se plantaient devant le mur en hochant gravement la tête. Comme Régis commettait ses tableaux par séries de dix ou vingt sur le même thème, ils avaient le choix, selon les saisons, entre des grands galops sur fond de plage marron et beige, des natures mortes aux tonalités caca d’oie, ou des jeunes filles en fleur que l’incompétence graphique du peintre avait injustement démembrées. Les messieurs disaient “oui, oui, très intéressant”, puis il sortaient leur portefeuille de leur pardessus, et repartaient avec un cadre qui sentait l’huile de friture.

Et puis, un jour, Régis est parti. On en a profité pour changer de bar, et on n’a pas perdu au change.

*

Cinq ans après, j’errais par hasard dans le Montmartre pour touristes d’Amélie Poulain, quand une main me saisit tout à coup l’épaule. “LeChieur ! Comment vas-tu ?”. C’était Régis. Toujours aussi con, toujours aussi droit dans ses bottes. La seule différence, c’est qu’une fine moustache à la Salvador Dali et un catogan de joueur de foot ukrainien venaient désormais orner sa navrante physionomie. Sur lui, c’était aussi incongru qu’un t-shirt “I love Che Guevara” sur le torse d’un huissier de justice, mais il avait dû estimer que ça faisait artiss’. “Tu as bien cinq minutes, LeChieur ? Entre, je vais te faire visiter ma galerie’.

Mon pire cauchemar en technicolor : les murs étaient intégralement couverts de grands galops ratés, de natures mortes fétides et de jeunes filles en fleur contorsionnistes. “Aaaaaah, m’exclamai-je en retenant un hoquet de stupéfaction. C’est donc pour ça que tu as vendu ton bar ! C’est bien, à ton âge, de décider de vivre enfin de sa passion. C’est surtout très courageux de ta part. J’imagine que tu es beaucoup plus heureux comme ça, non ?”. Son visage s’éclaira, exactement comme à l’époque où je brâmais “tournée générale !” juste avant la fermeture. “Heureux ? Tu parles, si je suis heureux ! Je bosse deux heures par jour, et je me fais 600.000 francs par an de chiffre d’affaire !”. Le talent, ça finit toujours par payer.

(Ce billet était pour KA.)

Note

[1] j’étais jeune et pas du tout chargé de famille, à l’époque.