C’était il y a un mois, pile. J’avais gloussé dans le train à l’aller, mais le retour était définitivement moins jubilatoire : il fallait que je ramène de Creil la voiture que ma cousine par alliance avait bien voulu me revendre pas cher, et à crédit (et avec un super auto-radio pour écouter les Floyd très fort, ouééééééé !)

Il se trouve que j’ai HORREUR de conduire. Enfin plus qu’horreur, d’ailleurs : c’est une véritable phobie. Quand je suis au volant (autant dire dans un cercueil à roulettes), la panique m’étreint. Ça me vient de très loin (très exactement du jour où deux copains se sont tués en voulant jouer au plus fort avec un platane), et je sais que ça durera jusqu’à ce que mort s’ensuive (si possible, pas pendant la désincarcération, merci).

Donc, 300 bornes en voiture pour M. LeChieur, qui préfère mariner six heures sur les nationales plutôt que rouler comme un dingue derrière les sportifs autoroutiers. C’est long.

Et, sur le trajet, ma ville d’enfance.

Que croyez-vous qu’il arriva ? Évidemment, je m’inventai un prétexte (vessie pleine, envie de café, pénurie de cigarettes) pour y faire une halte. Et, comme je suis un indécrottable nostalgique crétin, j’eus l’idée géniale pathétique de faire un petit tour du côté de chez Maricot.

Chez Maricot, on vendait du café, des cigarettes et des journaux. Soit à peu près 70% de mes besoins quotidiens (s’il avait fait café-librairie, j’y installais mon duvet). Il y avait des flippers, un baby-foot et un jukebox sur lequel des filles avec des foulards mauves faisaient tourner Johnny Clegg en boucle. Pendant les heures de perm’, on s’installait sur les tables du fond. On s’affalait, on discutait, on s’engueulait, on se marrait, on refaisait le monde. Ces tables-là ont vu des idylles se nouer, des grèves se faire et se défaire, des rêves s’envoler. Je me souviens notamment de toutes ces fois où on a évoqué nos avenirs respectifs, avec ce mélange excitant de trouille et d’envie d’en découdre. Et toi, tu feras quoi, après le bac ?

— Moi, je vais me faire faucher par un chauffard à la sortie d’une boîte, et je mourrai sur le coup.
— Moi, je vais me faire diagnostiquer trop tard un cancer du sein à 34 ans, et je n’en sortirai pas vivante.
— Moi, je vais reprendre la ferme de mes parents, et je consolerai mes aigreurs en votant populiste.
— Moi, l’amoureuse au foulard mauve, je vais disparaître de la circulation et vous ne saurez jamais ce que je suis devenue.
— Moi, le copain guitariste, vous lirez sur copaindavant que je suis devenu conchylliculteur en Gironde.
— Moi, je vais péter les plombs juste avant l’épreuve de philo, et je me détruirai à petit feu jusqu’à mourir clodo.
— Et moi, je finirai blogueur sous un pseudo ridicule, et je courrai après des piges minables pour essayer de survivre.

Non, en fait on ne se disait pas ça. On voulait être journaliste à Libé, star du rock, comédienne, écrivain, prof, milliardaire… Le monde était à nous, on allait voir ce qu’on allait voir.

Pour apaiser nos avidités lycéennes, Jean-Pierre, le patron, nous apportait ses sandwiches préférés : une baguette croustillante, du beurre, une coulée de ketchup, des tomates, une feuille de salade, du fromage, du jambon (depuis, mon entourage crie au sacrilège quand il me voit ajouter LA coulée de ketchup sans laquelle un Paris-Beurre ne vaut rien. Mon entourage est précieux, mais ignare en matière de sandwiches…) On reprenait une tournée de café, et les heures s’étiraient.

*

D’abord, j’ai revu le lycée. À peine si je l’ai reconnu. J’ai tourné à gauche, juste après l’épicerie, et j’ai retrouvé la rue de chez Maricot. Une rue aveugle, grise, qui sent l’huile de vidange et la poussière. Une rue sans âme. Sur le poteau téléphonique où j’avais plaqué la fille au foulard mauve pour l’embrasser à pleine bouche, par un février crépusculaire, il n’y a que des dépôts de crasse noirâtre. Pas même une plaque en bronze, “Ici, LeChieur et FoulardMauve ont mis en route une histoire compliquée”. C’est vous dire s’ils sont cons, dans cette ville.

Puis j’ai vu le café. Immédiatement, j’ai SENTI qu’il ne fallait pas que j’aille plus loin, mais c’est plus fort que moi : quand j’aperçois une flamme, il faut que j’y mette la main, juste pour vérifier que aïe, ça brûle. Alors j’ai poussé la porte. Et aïe. C’est devenu un de ces bistrots d’alcooliques, où des gens sans espoir viennent laisser filer leur RMI au comptoir. Murs sales, tables en formica, pièce plongée dans une pénombre hostile. Avec deux types et une femme à cheveux gras qui enchaînaient les tournées de pastis. Un moyen comme un autre de repousser le moment où il leur faudrait retrouver leurs solitudes pavillonnaires. J’ai demandé un paquet de Camel au nez de fraise qui postillonnait derrière la caisse.

— Vous fermez ?
— Non, pourquoi ?
— On dirait : toutes les lampes sont éteintes.
— Non non, on ne ferme que dans deux heures. Vous prendrez quoi ?

Un café, forcément. J’ai avalé la lavasse en retenant ma respiration, et puis je suis allé faire un tour dans les salles. Plus de flipper, évidemment, ni de jukebox. Rien que des tables où personne ne s’asseoit, et une misère qui suinte. Plus de monde à refaire, plus de vies à mordre à pleines dents, plus d’interros d’anglais ni d’affrontements épiques entre anars et trotskystes. Que des existences qui s’épuisent dans l’oubli, et une bonne claque dans ma gueule d’ancien lycéen. Comme les autres me regardaient arpenter l’abysse, je me suis cru obligé de m’expliquer : “Excusez-moi, ça fait… pfiouuu… 20 ans que je n’étais pas venu. J’essaie de me rappeler comment c’était”. Alors ils ont hoché la tête, et ils ont replongé dans leur Ricard. Moi, je suis allé pisser.

Et c’est là que tout m’a sauté à la tête. Les flippers, le jukebox, l’énervante fredaine de Johnny Clegg, le foulard mauve, “Devaquet au piquet”, les copains qu’on console, les refrains des Clash, le mercredi où Boris s’est coupé les veines dans les douches de l’internat, les frimas de décembre et les t-shirts de juin, les “et toi, tu feras quoi après le bac ?” et les “on monte une pièce de théâtre, t’en es ?”.

Insupportable fossile au milieu d’un désert d’abandon, les chiottes n’avaient pas changé.