Il a demandé des timbres pour ses lettres. Il est allé en ville. Il a mis des sous dans le parcmètre. Il a laissé une enveloppe sur le tableau de bord. Il a marché jusqu’au château. Il est monté sur les remparts, vers la plus haute tour. Et puis il a sauté.

Le 9 septembre dernier, un homme qui a changé pas mal de choses dans le cours de mon existence professionnelle (et, du coup, personnelle), s’est “donné la mort”, comme on dit. Dans les lettres qu’il avait préparées pour sa famille, il a demandé que ses amis soient réunis, qu’on écoute The Rose en souvenir de lui, puis que ces cendres soient ramenées dans le cimetière où repose son père.

Il n’était pas croyant mais il faut bien un moment, un rituel, un endroit pour dire “au revoir”, pour laisser filer les émotions… Dommage, rien n’est prévu pour les athées ou les agnostiques ; et il n’y a rien de plus sec, rien de plus triste, finalement, qu’un enterrement civil ou une crémation sans cérémonie.

Alors la famille a payé (ben oui, ça s’achète, ces trucs-là) pour une bénédiction catholique, puisqu’il était baptisé. Comme il avait beaucoup d’amis, il a fallu réserver la plus grande église de la ville, celle qui est tenue par le curé le plus réactionnaire des environs. Bien sûr, celui-là n’officierait pas : on avait confié la tâche à un ami de la famille, un ancien prêtre ouvrier. Mais le curé en titre restait le seul maître en son domaine, et il entendait bien le montrer : “c’est mon église. Vous n’y ferez pas entrer de musique profane”.

Ce jour-là, on n’a pas écouté The Rose. Oh, bien sûr, on a pleuré quand même. Les enfants, les collègues, les amis du défunt ont dit de belles choses sur ce qu’ils gardaient de lui. Et, quand le cercueil a été hissé dans le véhicule des pompes funèbres, on a tous applaudi sur le parvis. Une manière à nous de dire “merci et bravo” avant que le rideau ne se referme. Ce gars-là avait passé sa vie à défendre le théâtre, la danse, la musique, et tout ce qui se joue, se chante ou se déclame sous la lumière des projecteurs. Il avait allumé tant de feux sous nos yeux, et pendant si longtemps, qu’on lui devait bien ça, un dernier salut avant le “noir salle”.

Mais on n’a pas écouté The Rose.

Je ne sais pas pourquoi j’ai repensé à l’homme qui aimait Bette Midler en lisant ce beau billet de Kozlika, ce soir. Chacun s’arrange comme il peut, avec la mort. Certains veulent la préparer, d’autres pas. Moi, je sais ce que je veux : une crémation rapide, et qu’on passe “Sympathy for the devil”, le plus fort possible. Je l’ai fait promettre à Mme LeChieur, il y a 6 ou 7 ans déjà. D’abord parce qu’avec un titre pareil, je suis sûr qu’aucun abbé ne viendra profiter de la situation pour se pencher au-dessus de ma dépouille en psalmodiant ses fausses nouvelles, comme chantait Brel. Ensuite parce que j’aime vraiment beaucoup les Stones. Et enfin, parce que ça m’amuse d’imaginer l’assemblée qui commence à se dandiner en rythme, malgré elle. Et qui retourne du côté de la vie.

Il y a quelques semaines, le Sénat a adopté une proposition de loi de Jean-Pierre Sueur, visant à encadrer les crémations. Lorsque ce texte aura été approuvé par l’Assemblée Nationale, on ne pourra plus faire ce qu’on veut avec ses propres cendres. Les seules alternatives seront l’entreposage dans un colombarium et la dispersion, cette dernière n’étant autorisée que dans un “jardin du souvenir”, ou dans la nature, mais avec déclaration préalable auprès de l’administration.

Au moment du vote, j’ai entendu plusieurs déclarations du Sénateur Sueur à la radio, qui se félicitait de la portée “républicaine” de son texte. C’est assez mesquin, je trouve, de s’en prendre ainsi à la République : cette bonne fille s’était séparée de l’église en 1905, voilà qu’on veut lui faire reprendre le droit chemin tracé par les goupillons. Car le soucieux démocrate nous dit qu’il faut impérativement un “lieu de souvenir” pour les vivants, si l’on ne veut pas offenser Marianne. Mais, c’est bizarre, quand il articule “souvenir”, moi j’entends “prière”… Je dois avoir une déformation de l’ouïe. Il faut peut-être que je consulte un oto-rhino…

C’est une chouette République, qui laisse des gens croupir au-dessous du seuil de pauvreté, qui abandonne la solidarité, la prévention et l’entraide aux seules associations caritatives, bref qui s’indiffère tant que vous êtes vivant, mais s’empresse de venir vous dicter vos devoirs quand vous êtes mort, en foulant du pied vos dernières volontés. Exactement comme le curé qui n’aime pas Bette Midler.

On ne nous laissera donc jamais la paix.