Si vous avez écouté France-Inter cette année, vous n’aurez pas manqué de subir le nouveau jingle de la station, “LA différence” (accent tonique sur l’article défini). Et c’est vrai, c’est de plus en plus différent. Bon, rassurez-vous : pas différent du discours ambiant, houla, non. Juste différent de ce que c’était avant…

Par exemple, cet après-midi à 14 heures pétantes, c’était trèèèès différent, au cours du flash info de Philippe Lefèvre[1].

Après nous avoir parlé des petites phrases de l’Assemblée, puis de l’affaire de viol présumé chez les fils de Villiers et de je ne sais plus quelle “actualité” du même accabit, ce sémillant journaliste nous a narré une petite histoire de traficants de faux parfums. Il s’est même fendu d’une chute très cocasse sur les vrais gendarmes que ces faussaires venaient de rencontrer, ah ah ah, on se marre bien sur France-Inter. Et puis après, il a embrayé sur l’arrestation de six clandestins irakiens qui a eu lieu aujourd’hui dans la Manche. Une histoire très rigolote, elle aussi : les gars en question étaient cachés à l’arrière d’un camion qui transportait des sapins de Noël. Bon, Philippe Lefèvre il a eu du mal à réprimer un sourire, parce que, tenez-vous bien, ces six andouilles croyaient que le camion les emmènerait en Angleterre… alors qu’il ne faisait que rentrer au dépôt, à Carentan[2]. Ah, les cons ! Pis le truc tordant, tu vois, c’est que le chauffeur a appelé les gendarmes quand il a senti un mouvement dans son véhicule. Alors Philippe Lefèvre, lui, il était drôlement content, parce que ça lui permettait de finir son flash sur une petite note de gaieté : les gendarmes qui froncent les sourcils “en voyant les sapins bouger”, et les pieds-nickelés, à l’arrière du bahut, qui se font bêtement serrer dans leur camouflage ridicule…

Comme il faut tout de même un peu de sérieux dans les journaux du service public, Philippe Lefèvre a conclu en précisant que la Préfecture de la Manche avait annoncé qu’elle allait prendre un arrêté d’expulsion. Tout est bien qui finit bien, quoi… Et maintenant, la Bourse, en direct du Palais-Brongniart.

Voilà comment, dans les flashes de France-Inter, on badine avec l’histoire de six hommes qui se sont sans doute ruinés pour graisser les pattes des passeurs, qui ont vraisemblablement voyagé des jours durant dans des conditions insupportables pour fuir un pays en guerre, et qui vont être renvoyés à la case départ en ayant tout perdu : leurs économies, leurs espoirs, et leurs rêves d’une vie meilleure. Voilà comment un journaliste fait honneur à sa carte de presse : en nous assenant, entre la poire et le fromage, ses railleries implicites à l’égard de six exilés qui ont manqué leur rendez-vous avec la liberté.

France-Inter et moi, on n’a plus du tout le même sens de l’humour.

Notes

[1] ou Lefèbvre : l’emmerdant, à la radio, c’est qu’on n’entend pas l’orthographe des noms des gens.

[2] Petit port de plaisance (via un canal), situé à l’extrêmité Est du département de la Manche, soit à 60 km de Cherbourg et de son terminal de ferries à destination de la perfide Albion.