Si ce bloug se fait parfois l’écho de mes aventures en train, je découvre avec horreur que ces anecdotes ferroviaires manquent singulièrement de panache. Car, il faut le reconnaître, je voyage plus souvent avec la plèbe qui se vautre en seconde classe, qu’avec les lecteurs du Figaro qui serrent les fesses en première.

Bon, ne croyez pas que je n’ai jamais humé les parfums capiteux des wagons de riches, hein. J’ai beau être fauché, j’ai eu une vie professionnelle qui m’a donné l’occasion de faire quelques voyages d’affaires, il y a des années. L’ennui, c’est qu’il ne s’y passe pas grand-chose, en première. Pas de mômes bruyants qui font caca dans leur culotte pour embêter leur mère, pas de djeunz qui se regardent pousser l’acné en braillant “c’est clair” tous les deux kilomètres, pas d’épicier velu qui postillonne dans son portable pour s’enquérir des résultats du match de troisième zone où un quelconque cousin Dédé jouait avant-centre. En première, on s’emmerde autant que chez les pauvres, mais beaucoup plus discrètement. On se cale sur son siège, on ouvre son notebook en étouffant un soupir, et l’on regarde défiler les vaches (vous avez peut-être eu l’occasion de le remarquer : 82% des voyageurs de première ont un ordinateur allumé devant eux. Et 100% de ceux-là n’y font absolument rien : ils ne tapotent pas sur le clavier, ils ne regardent pas “Prends-moi toute par tous les trous” en divX pour passer le temps, ils ne lisent pas le journal du jour en PDF… Généralement, ils ont ouvert un classeur Excel parce que ça fait plus sérieux, et on les voit qui digèrent, bouche bée, en cliquant distraitement d’une cellule à l’autre. L’ordinateur portable en première classe, c’est comme le cerveau chez les salariés de TF1 : si tu n’en as pas, tu passes pour un con, mais si tu t’en sers, tu te disqualifies immédiatement auprès de tes pairs).

Bref. L’autre jour, exténué par deux séries d’aller-retours à l’autre bout de la France en avion low-cost, harassé par des heures et des heures d’attente dans les couloirs d’Orly, et rendu hagard par quinze jours de grève régionale à la SNCF, j’ai décidé de m’offrir un peu de calme avant de rentrer à la maison, et j’ai pris un billet en première (aux frais de mon employeur du jour, faut quand même pas déconner).

Devant moi, Monsieur Gros-Ventre et Madame Cheveux-Bleus regagnaient eux aussi leur sweet home après une escapade parisienne, tout en devisant tranquillement.

Il s’agissait d’examiner la requête d’un de leur fils, et de déterminer si on allait céder à ce dernier le balai familial sur lequel il venait de jeter son dévolu. Attention, suivez bien, tout ce qui suit est rigoureusement authentique.

En préambule, Madame Cheveux-Bleus fit observer que le balai en question, rangé dans le placard idoine, ne servait plus depuis plusieurs années. Monsieur Gros-Ventre voulut savoir si on n’utilisait plus ce balai parce qu’il était surnuméraire, ou bien parce qu’il avait été remplacé par un outil plus performant, de type aspirateur par exemple. Madame Cheveux-Bleus répondit qu’elle n’en savait rien, mais qu’elle demanderait à la femme de ménage. Ce dont elle était absolument certaine, en revanche, c’est que la domestique ne faisait jamais usage dudit balai. C’est pourquoi elle estimait la requête filiale parfaitement légitime, et proposait qu’on y répondît favorablement. Monsieur Gros-Ventre n’était pas convaincu : ne ferait-on pas, un jour ou l’autre, appel à une nouvelle femme de ménage qui aurait besoin du balai ? Madame Cheveux-Bleus rétorqua qu’on avait d’autres balais, et qu’il n’était pas question pour l’instant de changer le personnel de maison. Les sourcils de Monsieur Gros-Ventre dessinèrent un accent circonflexe, en accentuant une ride verticale au-dessus de son nez. Cette histoire le rendait soucieux : d’un côté, il ne voulait pas priver sa progéniture d’un balai devenu inutile. De l’autre, il était permis de regretter que cet objet quitte la maison, si l’on devait constater ultérieurement qu’il pouvait encore rendre service. Après quelques minutes de silence, Monsieur Gros-Ventre choisit de laisser là sa réflexion, et de poser la question à la femme de ménage, qui trancherait.

Après quoi, il annonça à son épouse qu’il reporterait ses ablutions dominicales au surlendemain ; il regrettait, certes, la perspective de manquer à ses vieilles habitudes hygiéniques. Mais force était de le constater : il aurait besoin d’une bonne grasse matinée pour se reposer tout-à-fait de ce fatigant voyage.

Quelques jours plus tôt, dans le même train de nuit, à la même heure, je regardais des flics bloquer l’accès au train bondé pour empêcher les voyageurs retardés par la grève de s’y engouffrer de force.

Y a pas à dire, la première classe c’est quand même vachement plus cosy.