Décembre 2003. Je vais avoir 32 ans.

Echec et mat : maintenant c’est sûr, le cinquième album du groupe dont je m’occupe est un flop. “C’est injuste, c’est beaucup trop injuste”, comme disait le caneton Calimero. On continue à vendre des palettes entières du premier, un vague truc bâclé en quatre jours, mais celui-là ne décolle pas. Pourtant, on l’avait travaillé, ce disque ! Les musiciens avaient proposé quelques jolis morceaux, les arrangeurs et ingénieurs du son ne s’étaient pas endormis sur leur console, et nous, les managers, on s’était battus comme des beaux diables pour imposer les titres qui nous paraissaient les meilleurs. Sans rire, pour la première fois, je suis presque fier de l’ensemble. A deux exceptions près : d’abord, le dernier titre de la tracklist, une bouse infâme qu’on a acceptée pour apaiser un peu les tensions avec l’emmerdeur de service, un gros ego qui va bientôt quitter le groupe. Et surtout le tout premier, dont j’ai commis le texte pour sauver les meubles. J’aurais mieux fait de m’abstenir.

En mars, on a fêté la sortie du CD dans une jolie salle de concerts parisienne. Ce n’est pas la première fois, loin de là, mais ça fait toujours plaisir. Surtout, j’ai un vieux compte à régler avec Paris : le jour où, enfin, nous avions produit un vrai concert du groupe à l’Olympia, j’avais passé toute la soirée à compter et recompter des budgets dans un bureau. Quelle frustration…

Alors, en ce printemps 2003, je suis bien décidé à rester aux premières loges et à savourer un peu le moment. On est tout juste en train d’accueillir les invités VIP, Tarbabrun et moi, quand mon portable sonne : mon fils, que j’avais quitté la veille avec une petite gastro, vient d’être admis aux urgences pédiatriques, complètement déshydraté.

Filer dans la nuit, se laisser hypnotiser par les lumières qui défilent sur l’autoroute, surtout ne penser à rien, débarquer dans la chambre dans un état second. Et trouver son bébé plus gris et plus inerte qu’un vieux chiffon. “J’ai essayé de lui mettre une perf, mais je n’y arrive pas”, se plaint l’interne de garde. “Toutes ses veines éclatent quand on le pique”. ET ALORS, TU COMPTES FAIRE QUOI, MAINTENANT ? “On va peut-être appeler l’anesthésiste pour ouvrir une voie centrale… Ce n’est pas encore décidé. Je vous tiens au courant”. Ouais, magne-toi. Appelle l’anesthésiste, le chirurgien, le préfet ou le premier ministre si tu veux, mais sauve mon gosse. S’il te plaît.

Attendre. Attendre au milieu des petits malades qui geignent et des parents qui stressent. L’autre visage de la maternité : le jour de sa naissance, tout était rayonnant, agréable, serein. Cette nuit, dans ce pavillon aux murs qui s’écaillent, il ne suinte que fatigue et amertume. Chaque chambre contient trois petits lits, trois enfants malades… Mais il n’y a de place que pour deux lits de camp à l’usage des parents. Et encore, il faut se battre comme un chien pour en obtenir un : tout est complet. Encore une urgence ou deux, et on devra soigner les mômes dans le couloir. “Ah ben oui, c’est vendredi…”, soupire l’aide-soignante. Ah bon ? Les enfants sont plus souvent malades le vendredi ? “Non, mais ce soir-là, certaines mères veulent aller danser. Alors elles nous amènent leur bébé en prétendant qu’il est violemment tombé sur la tête, pour qu’on le garde en observation. Et comme ça, elles ont toute la nuit devant elles. On n’est pas dupes, mais on ne peut rien faire…”

Attendre. Attendre cet enfoiré d’anesthésiste qui ne vient pas. Elle l’a bipé, au moins, l’autre molle ? “Ah non, on n’a pas encore pris la décision”. Je décèle un filet de crainte dans sa voix. C’est pas un facile, l’anesthésiste de garde, hein ? Pas le genre à se laisser réveiller pour une erreur de diagnostic, sûrement ? ET TU VAS LAISSER MON MÔME MOURIR PARCE QUE TU AS PEUR DU CHEF, CONNASSE ? Sur son lit minuscule, mon fils ouvre et referme sa bouche très lentement, en silence, pour happer les filets d’air qui le maintiennent en vie. On dirait un poisson hors de l’eau.

L’anesthésiste ne viendra pas. Je devrai attendre le matin, et l’arrivée d’une autre interne au pas plus décidé. “Comment ça, vous n’arrivez pas à le piquer ? Mais si, regardez !”. Et hop, d’un coup d’un seul, elle plante le truc sur le dos de la petite main. Merci, madame, du fond du coeur, merci… On branche la perf. On règle le débit. Mon gosse est sauvé. Tout ça pour ça… Tout ça pour ça ? J’ai très envie d’étrangler la conne de la nuit, qui regarde le sauvetage sans mot dire.

Après quatre ou cinq jours de promiscuité hospitalière, on rentre à la maison avec le rescapé. J’en profite pour appeler ma grand-mère, à qui personne n’avait rien dit pour ne pas affoler ses 83 ans qui tremblotent. “Une perfusion d’eau sucrée ? C’est tout ? C’est avec ça qu’ils l’ont sauvé ?…” Le silence s’installe à l’autre bout du téléphone. “Qu’est-ce que j’aurais aimé avoir ça, à l’époque…” Et subitement, je prends toute la mesure de mes angoisses des derniers jours : dysenterie, déshydratation, mort. Le destin des deux frères de ma mère, quand ils avaient à peu près l’âge de mon petit. Et ma grand-mère, impuissante, parce qu’elle ne savait pas qu’il suffisait d’un peu d’eau sucrée… C’est à croire que les histoires de famille s’impriment dans les gènes.

Quelques mois plus tard, je lis dans Libé qu’un hôpital français a laissé se déshydrater un gosse pas plus vieux que le mien, après une bête gastro-entérite. Celui-là n’a pas eu la chance de survivre jusqu’au matin pour voir arriver l’interne décidée, celle qui sait où piquer pour que ça passe. Voilà à quoi ça tient, une vie.