Un métier : le marketing

Une mission : repousser chaque jour les limites de la connerie.

(Après avoir vendu des brosses à dents, du saucisson et des produits laitiers, les gars du marketing s’attaquent au camembert et au destin de la France.)

Ce jour-là, chez les gars du marketing, le bureau frisait la surchauffe. D’un côté, il fallait s’occuper de la campagne électorale d’un candidat de droite très hargneux, qui voulait devenir tyran de la république pour se venger d’avoir un petit zizi. De l’autre, on devait également assurer l’avenir d’une dame, de droite elle aussi, tout aussi hargneuse, mais d’un machiavélisme nettement plus subtil puisqu’elle comptait se faire élire par les gens de gauche.

Histoire d’en finir au plus vite avec l’affreuse migraine qui menaçait tout le monde, Bernard avait alors suggéré qu’on ne se casse pas la tête, et qu’on propose le même programme aux deux clients. Avec un peu de chance, personne n’y verrait que du feu, et l’on pourrait enfin songer à passer à l’apéro. Du coup, Jean-Marc avait voulu se sentir “plus près du peuple”, et l’on avait décidé de se rendre “sur le terrain” pour évaluer les attentes des Français en matière de politique.

Solidement accoudés au comptoir de chez Dédé, nos valeureux gars du marketing se proposaient de recueillir la pensée fulgurante du maître des lieux, un représentant du corps électoral qui faisait honneur à la France : une couperose patriotique dessinait en effet la trajectoire de la Loire sur sa joue gauche, tandis que les méandres de la Seine apparaissaient sous son oeil droit.

On était donc en train de dresser les grandes lignes des stratégies présidentielles (rétablir les châtiments corporels pour les jeunes à casquettes, réduire les dépenses publiques en génocidant les fonctionnaires, proposer une exonération de charges pour aider le petit commerce des limonadiers du XVe arrondissement, baisser la TVA sur le muscadet et les cacahuètes d’importation), lorsque le stagiaire fit irruption dans le café :

— Les gars, y a urgence ! Faut qu’on s’occupe de la boîte à camembert qu’on nous a commandée le mois dernier, sinon le client nous retire le marché.
— Dis-donc, petit con, tu vois pas qu’on bosse pour la France ?, éructa Bernard en vidant son verre.
— Ben oui, mais le camembert aussi, c’est la France…
— T’as qu’à te démerder !, conclut Jean-Marc, excédé. Dédé, refais-moi les niveaux, ce jeune malappris m’a donné soif…
— Bon, je m’en charge, alors…, soupira le stagiaire.
— Voilà. Pis tu laisses travailler les adultes. Il veut quoi, déjà, le client ?
— Un texte d’évocation pour coller au dos du fromedu…
— Hé bin tu lui fais ça vite fait, hein ? N’hésite pas à en faire des kilos sur la tradition, le terroir, tout ça… Les cons, ça les rassure toujours, quand on leur parle de la France éternelle.

Et l’étudiant en marketing s’était retiré dans son bureau pour réfléchir longuement, tandis que ses maîtres de stage s’occupaient du pays en s’autorisant une petite rincette. “Fais dans le terroir”, ils en avaient de bonnes, les deux autres… Il retint sa respiration en essayant de se rappeler les cours de géographie de Monsieur Lenormand, son professeur de sixième.

Trois jours plus tard, le fromage s’ornait enfin de l’étiquette tant attendue :

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Bernard, Jean-Marc et Dédé (qu’on venait de nommer “consultant en marketing électoral”) applaudirent chaleureusement le jeune auteur de ce texte décisif, et l’on déboucha une bouteille de gros-plant pour mieux réfléchir à la politique migratoire de leurs candidats.

Alors, tout content, notre stagiaire décida d’envoyer une lettre à son vieux maître : “cher professeur, c’est grâce à vous si j’élabore aujourd’hui la fabrication de mon premier succès professionnel dont au sujet d’icelui que je vous envoie copie de mon étiquette. En effet, c’est vous, monsieur Lenormand, qui m’apprit tout ce que je sais sur la Normandie, ses pâtes onctueuses et son climat idéal pour la conservation du camembert. Aussi, je voulais vous dire merci, du fond de mon coeur. Bien à vous, votre ancien élève de sixième B, Jean-Françoise”.

La réponse ne se fit pas attendre : “Cher Jean-Françoise, comme je le vois, vous n’avez guère progressé en rédaction depuis le collège. Vous vous obstinez toujours à utiliser des formules ronflantes qui ne veulent rien dire, et à infliger de méchantes contorsions à cette pauvre syntaxe qui ne vous a rien fait. L’étiquette que vous m’envoyez est conforme à vos lacunes : apprenez-donc, jeune imbécile, que Guillaume Le Conquérant est né 750 ans trop tôt pour avoir connu un fromage inventé en 1791. Quant à l’ingénieur (et non “caviste”) Ridel, ce devait être un monstre de patience, pour réussir à assembler une boîte à fromage en recollant un à un des “copeaux” de peuplier, comme vous avez l’audace de le prétendre. Si vous le désirez, la proposition de redoublement de la sixième que j’avais faite à vos parents tient toujours. Cordialement, M. Lenormand”.

Ce jour-là, le stagiaire arriva chez Dédé, sa lettre à la main, les yeux rougis par l’affront. Et c’est pour venger ses larmes que Jean-Marc, Bernard et le consultant Dédé modifièrent les programmes des présidentiables. Depuis, le candidat au petit zizi milite à mots couverts pour la privatisation de l’Education Nationale, tandis que sa consoeur et néanmoins adversaire exige le doublement du temps de travail des enseignants. Non mais.