Foutre le bordel dans mes blogs, collectionner les noms de domaine, laisser l’annexe en friche à la disposition des spammeurs de tout poil, garder des tas de billets hors-ligne, tout cela est bel et bon, mais ça transforme a moindre velléité de rangement en expédition spéléologique. J’avais oublié ce billet-là, qui traîne encore dans une impasse devenue terrain vague. Je l’aime bien. Demain, je rééditerai Météo Marine, aussi, dont je me suis honteusement servi pour épiloguer l’un de mes oubliables bouquins.



Elle prend une longue inspiration avant de plonger les mains dans le sac en plastique humide. Elle déteste éplucher les Saint-Jacques. Le sable anthracite qui se répand sur la faïence blanche, la vase informe qui stagne au fond de l’évier, l’odeur qui s’incruste si l’on ne se débarrasse pas très vite des poubelles… Et puis cette dentelle poisseuse qu’il faut dépiauter au couteau et qui finit toujours par s’enrouler autour des doigts.

« Vous ne préférez pas les cinq kilos d’épluchées ? », avait insisté la vendeuse. Non, elle ne préfère pas. Elle veut sentir le mollusque se débattre. Pas par sadisme, par précaution. Dans ces boîtes transparentes, on ne sait pas combien de temps c’est resté au soleil. Une seule noix gâtée et c’est toute la poêlée qui sentira l’ammoniac et qu’il faudra jeter.

Elle saisit les coquilles une à une, glisse la lame du côté bombé, force l’ouverture. Tranche sur le côté plat, en un geste expert qui libère la noix. S’applique à bien séparer l’espèce de poche noire, sur le côté. Étouffe un juron quand un corail se détache de la chair blanche malgré ses précautions.

Les petits oignons blondissent doucement, pendant qu’elle termine son rinçage. Le four est déjà chaud. Ce sera bientôt le moment de découvrir les champignons, puis d’attaquer la béchamel.

Autrefois, on la félicitait pour sa spécialité de Saint-Jacques. Elle apportait le plat fumant en le tenant à deux mains, et un long murmure gourmand s’élevait dans la salle à manger au moment où elle le posait sur la table. Les convives trop pressés se brûlaient la langue et le palais dans leur hâte, les enfants se taisaient comme par magie, et tout le monde sauçait sa coquille vide avec de larges morceaux de pain. Le muscadet coulait dans les verres, éclairait les joues de la cuisinière qui piquait son fard sous les compliments. Elles sont toujours aussi délicieuses, tes coquilles. Pour masquer son trouble, elle filait à la cuisine surveiller le gigot.

Mais les saisons passent et entraînent dans leur sillage des modes qu’elle n’a jamais su suivre. Il faudrait qu’elle trouve le courage d’arracher le papier peint à fleurs et la moquette bleue du salon. De changer les fauteuils imitation Empire, aussi, qui prennent la poussière, avec leur accoudoirs grotesques. Mais à quoi bon, au fond ? Les enfants ont grandi. Ses repas du dimanche, elle les prend la plupart du temps seule, dans la cuisine. La salle à manger ne vibre plus que des fantômes qui surgissent, le dimanche soir, quand elle s’installe « pour le film ». Un bref instant, elle croit entendre encore les chamailleries sur le choix du programme, la voix du père qui demande si les devoirs ont été faits, les cris dans l’escalier : « Maman, il m’a donné un coup de pied ! »

Ils viennent de moins en moins souvent. Ces semaines-là, ce sont des préparatifs à n’en plus finir. Les courses au supermarché, la viande chez le boucher, et les poissons à la débarque, sur le port. Elle essaie de se rappeler leurs biscuits favoris pour l’apéritif, la marque de bière qu’ils lui avaient conseillée, leurs pâtisseries préférées. Tiens, et si elle leur préparait des Saint-Jacques ? Ils les aimaient tellement, quand ils étaient petits…

Elle le sait, pourtant. Ils vont arriver en grognant, lui accorderont une bise pressée, tout en disputant leurs enfants. Quand elle posera le plat sur la table, ils se moqueront gentiment. Maman ne sait pas que la coquille gratinée dans la béchamel, c’est du dernier ringard. Qu’aujourd’hui, on la déguste braisée, rôtie dans son jus, en carpaccio… D’ailleurs, l’aîné dira qu’il en a mangé la semaine dernière avec un client, servies en sushis, c’était exquis. Ils chipoteront le plat du bout de leur fourchette. Elle n’aurait pas mis un peu trop de poivre ? Elle ne rougira plus sous les compliments, ne se réfugiera pas dans la cuisine. Et le gigot sera tout racorni, faute de surveillance, pendant qu’elle avalera une gorgée de Muscadet. À cause du poivre.

Elle se sent vieille.

Les noix sont bien dorées, maintenant. Elle les déglace au vin blanc, jette une pincée de sel, donne un tour de moulin à poivre, baisse le feu. Tout à l’heure, elle va les disposer dans leurs coquilles, avec les petits oignons, les champignons, la béchamel. Un voile de chapelure, et au four, le temps que ça gratine.

Maman prépare encore les Saint-Jacques comme il y a trente ans.

Elle voudrait bien s’asseoir un moment. Elle s’est levée tôt pour le ménage, les dernières courses, la cuisine.

Le moulin à poivre est resté sur le plan de travail. Elle l’attrape, et le fait longuement tourner au-dessus de la poêle qui écume.

(Ce billet date du 6 avril 2007)