Une pincée de gros sel dans l’eau qui frissonne. Puis les quartiers d’oignons, les feuilles de chou, les navets, les pommes de terre.

Les épluchures forment une pyramide incertaine sur la table. Penchée sur le dessin qu’elle achève de colorier, la petite fille lève un œil distrait. Le cuisinier rassemble les coins de la feuille de papier journal, débarrasse la toile cirée des déchets de la soupe. À la radio, une mélodie familière annonce la météo marine. Il hausse le son pendant le point sur la situation générale et l’évolution pour les prochaines vingt-quatre heures.

«Anticyclone de mille quarante-deux hectopascals situé sur le sud de l’Angleterre, quasi-stationnaire, évoluant peu. Dépression de neuf cent soixante-dix hectopascals à quatre cents milles au sud-ouest de l’Islande, prévue neuf cent cinquante-trois hectopascals entre le Groenland et l’Islande cette nuit, puis se comblant sur place.»

Il débite ses rondelles de carottes au-dessus de l’ébullition, donne un tour de moulin à poivre, réduit le gaz, couvre le faitout. «Les prévisions par zones, valables jusqu’au…»

Depuis le temps, il les connaît par cœur, ces noms que la speakerine énonce toujours dans le même ordre. Ses préférées, ce sont les zones de la mer du Nord. «Pour Viking, Utsire, Forties, Cromarty, Forth: vents de secteur ouest trois à cinq, localement nord-ouest sur Utsire, revenant sud-ouest quatre à six Beaufort par le nord en cours de nuit, parfois sept sur le nord de Viking l’après-midi.»

Quand il était petit, il lui suffisait d’écouter la météo marine pour se sentir partir, pendant que sa mère épluchait les légumes sur la table en formica. Il devenait marin au long cours, terre-neuvas en partance, pêcheur de songes.

«Mer devenant agitée à localement forte au nord. Pour Tyne, Dogger, Fisher et German…»

Il savourait son ubiquité. Ici, naufragé volontaire dans son îlot de lumière; là-bas, navigateur en proie aux gifles d’une mer agitée à forte. Alors, l’ici et l’ailleurs se mélangeaient. La fenêtre s’arrondissait en hublot; la cuisine plongée dans la nuit de novembre devenait un esquif ballotté par les dépressions de neuf cent soixante-dix hectopascals. Et sa mère, stoïque, mixait le potage malgré la houle.

Mémoire de parfums mêlés, ceux des poireaux qui blanchissaient à gros bouillons sur la cuisinière à gaz et ceux des poissons luisants qui s’entassaient dans une soute imaginaire. Vapeurs de soupe aux arrières-goûts d’embruns.

«Pour Humber et Tamise, vents de secteur nord-ouest deux à trois, revenant secteur ouest le matin. Mer peu agitée.»

On quitte la zone de turbulence. Le bulletin survole la Manche-ouest et l’Atlantique, descend vers le sud. Sur Rochebonne et Cantabrico, les flots se réchauffent et s’apaisent. Mer peu agitée sur Ligure et Est-Provence. Maddalena et Elbe, mer belle, pas de coup de vent en cours ni prévu.

La voix disparaît. La maison s’ancre dans le silence.

Terre !

Un corsaire d’à peine un mètre vingt passe le nez à travers la porte pour renifler la cambuse en connaisseur. Puis l’individu rajuste son tricorne, rengaine son sabre en plastique et remonte l’escalier en informant un perroquet imaginaire qu’on va devoir baisser les voiles, ce soir.

La petite fille a fini son dessin de princesse rose.

Trente ans ont passé depuis les odeurs de poireau. Aujourd’hui, ce sont le chou et la girofle qui embaument la pièce.
— Ça sent bon, Papa. C’est quoi, ce que tu cuisines ?
— Des souvenirs, pour quand vous serez grands, ton frère et toi. Il faut les cuire longtemps, ces machins-là, sinon ça ne se garde pas.


Ce billet a été initialement publié début 2007, il me semble. Il a été légèrement modifié pour une publication dont le titre n’intéressera personne ici. Toutes mes excuses aux amateurs de belle typographie : Dotclear a un souci avec les espaces fines, et j’ai pas le courage de repasser le truc en HTML pour mettre des insécables, alors bon… Ah oui, et puis je voulais dire, aussi : l’an dernier, la direction de France Inter a jugé pertinent de reléguer la météo marine aux seules grandes ondes. La version FM (celle que 99% des gens écoutent) ne la diffuse plus, parce que vous comprenez, hein, faut être rationnel : ça empiétait sur la pub. Au nom de la rentabilité, la direction de France Inter prive donc les petits enfants d’une extraordinaire part de rêve et de poésie quotidienne. En conséquence, je lui chie au nez.