Mercredi onze novembre. Je dépose ma fille à son tout premier cours d’équitation (elle a beaucoup hésité, la princesse. Mais, la semaine dernière, elle a fait une promenade à poney qui l’a convaincue. Et ce qui m’a convaincu, moi, c’est de l’avoir vue caresser la tête de sa monture, tout doucement, pendant trois quarts d’heure après la balade). Elle ne frime pas, mademoiselle LeChieur, au milieu des gosses de riches. Certains ont l’air de vouloir participer à un défilé de mode, malgré la paille et le crottin.

Je remonte dans ma voiture. Un message de Bob Woodward m’attend sur mon répondeur téléphonique. Je mets cinq bonnes minutes à comprendre que ce crétin hilare se fout de moi parce que le journal régional vient de publier un “portrait” de moi dans les pages locales. Super, ça me fait un projet pour ce début de matinée : je vais aller acheter le canard au bistrot du coin et en profiter pour m’offrir un petit café-croissant de jour férié.

Je m’installe au comptoir, déplie mon journal, croque dans le pur-beurre et commence à lire ce qu’on dit de moi quand le type d’à côté se frotte les yeux : son regard passe alternativement de la photo en noir et blanc à mon visage, plusieurs fois. Enfin, il se décide :

— Hé, mais c’est bien vous, là ?
— Oui.
— Ah c’est bien !… Ah oui, c’est bien !
— …
— Et vous faites quoi ?
— Euh… Des livres. Je vous prête le journal, si vous voulez ?
— Non, non, ça va. Ah, c’est bien !
— …
— Et vous êtes déjà passé à la télé, aussi ?
— Sur France 3, oui.
— Ah la la ! C’est bien…

Je ne sais pas quoi lui répondre, moi, à ce gars. Il est pâtissier, d’après ce que je l’ai entendu dire à mon arrivée. Je lui répondrais bien ce que je pense («tu sais, m’sieur, il y a un paquet de chances pour que tu sois un bien meilleur pâtissier que moi un faiseur de livres. Mais la presse locale a des priorités douteuses : elle préfère parler plus souvent des bouquins ratés que des Paris-Brest réussis, y a vraiment pas de quoi s’extasier…») mais il croirait que je me fous de lui. Alors je replie mon journal et je bats en retraite.

Du coup, j’assiste aux dix dernières minutes de leçon d’équitation. Et là, je vois la princesse diriger sa monture avec aisance, comme si elle avait toujours eu des rênes à la main. Autour d’elle, les autres mômes ont déjà deux mois d’expérience, au moins. La monitrice leur indique un parcours à faire : il faut ramasser un gobelet sur un piquet et le reposer quelques mètres plus loin. Au pas d’abord, puis au trot. Et au galop. Précision de l’adulte en direction de ma fille : “tu n’es pas obligée de le faire, hein, c’est comme tu veux…” Plus tard, la princesse m’avouera dans la voiture qu’elle a eu “un peu la trouille”, avant de se lancer. Mais elle y va quand même, au galop, et avec le sourire en plus (“et tu sais, Papa, j’ai bien fait : le galop c’est ce que je préfère !”)

J’ai failli aller rechercher mon voisin de comptoir, l’attraper par le col et le traîner jusqu’au club, histoire de lui montrer qu’il y avait des événements bien plus importants qu’une bête photo dans un journal, ce matin-là.

Ils font chier, les gens, à tout mélanger.