J’adore le train. Et encore plus que ça, j’adore le train quand il fait nuit. On s’enferme dans un îlot de lumière jaune. On se laisse bercer par le roulis. On savoure l’écume de silence qui ne laisse éclater que des bulles de conversations amorties, des rires feutrés, des fragments de vie qui se mélangent sans heurt. La nuit, les emmerdeurs ferroviaires ont disparu : personne ne braille dans son portable, personne n’interpelle son voisin en hurlant, personne ne fait profiter tout un compartiment des dialogues imbéciles de son DivX pour trépanés. La nuit, dans le train, on pourrait presque croire que l’humanité est devenue fréquentable.

Ce soir, comme d’habitude, la voix amplifiée de madame SNCF venait d’annoncer le départ de 18h17 avec toute la suavité administrative requise. Et comme d’habitude, je courais comme un dératé parce que j’étais à un cheveu de rater ce putain de train de retour.

Et puis je les ai vus en arrivant sur la voie. Un homme et une femme, debout, serrés l’un contre l’autre. Sur la plateforme, le contrôleur venait déjà d’annoncer le départ dans son téléphone de bord. “On y va, messieurs-dames”, il a dit d’un ton patelin. Le type et la fille se sont regardés bizarrement, puis ils ont relâché leur étreinte sans s’embrasser et l’homme est monté. Je me suis engouffré dans le premier wagon, juste derrière lui, et on a entrepris de traverser les trois compartiments de première classe, l’un derrière l’autre. Le gars avançait sans se retourner, sans un regard pour celle qu’il venait d’abandonner. Mais au bout d’un moment il s’est figé brutalement avant de faire demi-tour en pressant le pas. J’ai pensé qu’il allait sauter sur le quai, courir vers la fille qui devait déjà être en train de sortir de la gare. Trop tard : le convoi commençait à s’ébrouer. Portes verrouillées.

Quelques minutes après, j’ai vu mon gars arriver dans le même coin de compartiment que celui où j’avais échoué, le seul où il restait des places. Il s’est assis en face de moi, la tête un peu inclinée, un sourire impénétrable sur les lèvres. Et il est resté comme ça, immobile et souriant, jusqu’à ce qu’on entende les clics-clics de la poinçonneuse. “Bonsoir monsieur, bonsoir madame, votre titre de transport, s’il vous plaît…”

Quand il est arrivé à notre hauteur, le contrôleur nous a dit bonsoir, mais il s’est repris en avisant le gars. “Pardon : re-bonsoir, monsieur”. Je me suis dit que je n’étais pas tout seul, à observer les gens dans les trains. L’autre a sorti son billet de sa poche : “Excusez-moi, on s’arrête bien à Trucville ?” Clic-clic, deux trous dans le carton. “Oui, monsieur, c’est le premier arrêt”. “Tant mieux”, a répondu le gars. “Je n’étais pas trop sûr : je suis arrivé en courant, je n’ai pas pu vérifier.” Le contrôleur l’a considéré un instant, puis il a rétorqué, très gentiment : “Pourtant, vous êtes resté un long moment, vous auriez eu le temps…” L’homme l’a regardé, une drôle de lueur dans les yeux : “C’est vrai, mais ce n’est pas le train que je regardais.” Sous le képi, le sourire s’est élargi. Mais ce n’était pas un sourire de connivence, ni un sourire égrillard. C’était juste un sourire d’humanité chaleureuse : “J’ai vu, monsieur.” Puis, avant de s’éloigner vers les autres billets qui l’attendaient : “…Et vous avez bien fait, si je peux me permettre.”

Putaiiin ! Déjà que j’adore ça, les trains, la nuit, mais si en plus on y trouve de vrais êtres humains dans les costumes gris, je vais souscrire un abonnement auprès de madame SNCF, moi.