Dans ce train bondé, il ne restait qu’une seule place au milieu d’un compartiment pour huit personnes. Il y a là une jeune maman avec son nourrisson et sa fille de huit ans, un monsieur aux habits élimés, une grosse femme aux cheveux filasses qui se renfrogne dans un bouquin de Jean-Christophe Grangé, une dame âgée bijoux-en-or-carré-Hermès, une jeune fille à l’élégance presque encore adolescente, et moi, donc, qui essaie de me faire tout petit en m’installant. À nous huit, nous formons un nuancier assez caractéristique des couleurs de peaux disponibles en ce bas-monde.

Le nourrisson a six mois et deux minuscules dents. Il nous observe les uns après les autres, avec des yeux noirs très graves, un sourire tranquille et une bonne tronche de filou sûr de son succès. Il s’apprête à manger un petit pot que sa mère a pu faire réchauffer dans un bistrot, juste avant le départ. C’est la dame BCBG qui lance la discussion : ça a l’air bon, mais qu’est-ce que c’est ? Du couscous Blédina pour les tout-petits, répond la maman. Le grain ne ressemble pas à du couscous, on dirait du Boulghour, constate le monsieur aux habits élimés… La dame BCBG se tourne vers ce dernier et remarque que le kébab dans lequel il mord a l’air appétissant. Le bébé lorgne le pain aux raisins qu’elle-même avale à petites bouchées.

La grosse femme renfrognée sort de son livre pour lancer des sourires en coin au petit garçon. La jeune fille finit ses textos, range son téléphone portable et rejoint la conversation. Lorsque le bébé a terminé sa compote, il passe de genou en genou, hilare, le temps que sa mère avale un sandwich. Quand arrive mon tour, il s’étonne du contact de ses petits doigts sur ma barbe tondue de frais. Puis il sommeille sur ma voisine au carré Hermès. Alors sa mère lui prépare un nid douillet à côté d’elle, et la dame le pose délicatement au milieu des couvertures.

Nous sommes huit et nos vies sont tellement différentes qu’on n’a vraisemblablement pas grand-chose en commun. Mais ici, au milieu de cette bulle qui tangue doucement à travers la campagne enneigée, on se sent réunis par un fil ténu. Une histoire d’appartenance à la même espèce humaine, si ça se trouve.

Et c’est ainsi que, bercés par le train et encouragés par un bébé serein, nous nous sommes tous endormis en même temps : celle qui se renfrognait, celui qui avait des habits élimés, celle qui faisait attention à ne pas faire tomber de miettes sur son carré Hermès, la fillette de huit ans et sa maman, la jeune fille aux yeux clairs et moi, qui me réveillais à intervalles irréguliers parce que j’avais peur de cogner le genou de la grosse femme avec mon pied.

Les gens qui nous pompent l’air avec leurs histoires d’identité nationale, en ce moment, je trouve qu’ils devraient passer deux heures dans un compartiment de seconde avec des gens et un nourrisson. Ça les détendrait drôlement.