Elle est écrivain, a une vingtaine d’années de plus que moi. On s’est croisés deux ou trois fois sur des salons du livre, elle m’a fait un jour la gentillesse de m’appeler pour me dire qu’elle avait aimé un de mes bouquins, mais on ne se connaît pas tant que ça. Il y a quelques années, on a travaillé sur un même projet mais à distance et en parallèle, sans jamais se rencontrer ni s’échanger des mails ou des coups de fil.

Bref, nous sommes de vagues connaissances. Je vois en elle une femme plutôt calme et réservée, qui se cache un peu derrière la montagne de vêtements qu’elle superpose les uns sur les autres. Je ne sais pas ce qu’elle voit en moi. Un type qui n’est pas encore allé au bout de ses projets, je suppose.

Elle m’a invité à déjeuner dans cette petite ville que je n’aime pas, parce qu’elle voudrait me proposer une collaboration. Alors on parle. De tout, de rien. De nos expériences respectives, du travail, des libraires, de la société. On ne se dévoile rien de réellement personnel, on n’est pas là pour ça. Mais il faut croire que quelque chose me trahit : ma façon de parler, de me grignoter le bout des doigts, de bouger, je ne sais pas. Parce qu’à un moment, sans prévenir, elle plante ses yeux dans les miens et, tranquillement, l’air de rien, me pose LA question la plus intime, la plus déstabilisante, la plus incongrue au regard des conventions sociales et la plus en phase avec le chemin que je parcours secrètement depuis trois mois.

Je ne m’étais jamais senti autant à poil au restaurant. Jamais.