Ils sont au bout de la vieillesse, à l’extrême lisière de ce que ces gens qui exhalent des relents d’antiseptique appellent proprement le “quatrième âge”. Pourtant, ils ne laissent pas s’insinuer les clichés habituels. Sans nier l’évidence du naufrage, ils ont eu à cœur de calfater leur chaloupe. Élégants malgré leurs hésitations tremblées, ils ne sentent pas l’urine incontinente ni la putréfaction des chairs. Et ils ne semblent pas “ployer sous le poids des ans”, comme dit le poncif ; il faut croire qu’au moment du bilan général, seules pèsent les années où l’on s’est ennuyé.

Ils avancent à petit pas vers la rame, chacun une grosse canne à la main droite, puis se laissent glisser sur les strapontins de l’entrée. Il porte une barbiche surannée, blanche et bien taillée. Elle a les cheveux teints en noir et coiffés de frais. On comprend qu’il était mince et grand, avant l’affaissement. On voit surtout combien était belle. Mais sa beauté n’a pas disparu, elle s’est seulement un peu fondue dans la dignité.

Le métro s’ébroue sans ménagement. Elle pousse un petit cri de panique : “je glisse ! Aide-moi, je t’en prie, je glisse !” Il se fait rempart contre la chute, l’aide à se rassoir sur le skaï métropolitain.

Il la couvre d’un regard aimant pendant qu’elle retrouve son calme. Elle l’observe longuement à son tour, puis la lumière du sourire qu’elle lui décoche fait exploser la grisaille ambiante. Elle lui sourit comme une jeune fille qui court vers son premier rendez-vous. Comme une amante épuisée et heureuse, lorsqu’on reprend son souffle après la combustion des épidermes. Comme une amoureuse qui, au milieu de la foule, n’a d’yeux que pour son amoureux.

Ils sont au bout de la vieillesse, à l’extrême lisière de ce que les cons appellent le “quatrième âge”. Ils sont fragiles et chancelants, sans doute désespérément accrochés aux lambeaux de présent qui leur filent entre les doigts. Mais l’intensité qui palpite entre eux, peu de voyageurs de cette rame auront la chance de la sentir palpiter un jour.