Je veux voir la Grand-Place s’éveiller déserte, et m’asseoir en terrasse pendant que les serveurs nettoieront le sol à grande eau. Je veux m’imaginer un instant en dépositaire d’une lumière oblique, alors qu’elle vient chaque matin chauler la pierre et retendre les pavés. Je veux avaler sans hâte mon café fumant, et sentir tout Bruxelles qui s’étire en grondant.

Je veux marcher au hasard en attrapant la ville à pleins poumons : parfums caramel des gaufres qui cuisent, fragrances de pain d’épices, vapeurs de céleri échappées du bouillonnement des caricoles. Il y aura des relents d’urine, aussi, il faut bien que les effluves de la vie accompagnent la vie.

Je veux retrouver cette maison trop étroite qui n’en finit pas de pousser de briques et de broc, un étage après l’autre, cul par-dessus toit. Je veux y lire que nos existences sont pareilles, et que, comme elle, elles ne sont biscornues qu’à chercher le soleil. Et je veux cueillir le sourire qui affleure.

Quand j’aurai bien marché, je veux pousser la porte d’un café, être happé par une haleine de houblon. Observer les murs patinés de volutes. Songer aux bouches mêlées de fumée et de mousse qui les ont tapissés de mots tendres et d’envies contenues.

Je veux revoir en noir et blanc la façon dont le grand Jacques tirait sur sa clope en parlant. Je veux saluer les fantômes mais rejoindre les vivants. Me frayer un chemin sous les éclats de voix, sans troubler l’écume de verbiages qui s’attarde, filandreuse et tremblante, au milieu des tables.

Je veux lever mon verre à la santé de ceux que j’aime. Rester pensif devant l’empreinte abandonnée au sous-bock, humidité dérisoire en forme d’un monde en mouvement.

Je veux esquisser sans trancher des projets pour les heures qui suivront : la poussière des Marolles, l’émotion des musées. Des pas légers au Parc du Cinquantenaire. Une halte tranquille au jardin botanique. Le désir anonyme de me glisser dans la foule en marche, de la Monnaie à la place de Brouckère, et de la Bourse à la place Sainte-Catherine. Je veux décréter qu’on s’en fout et que quoi qu’on fasse ce sera bon.

Je veux me hisser debout à la croisée des chemins, et puis dégringoler aussitôt parce qu’une main fine se sera glissée dans ma main. Et savoir déjà qu’à la tombée des temps, quand les frissons de cette journée seront envolés, il me restera celui-là et qu’il n’aura pas fini d’osciller.