On s’est connus quand on avait huit ans, elle fillette de la ville dans des robes à dentelles et volants, moi petit plouc mal dégrossi avec des cheveux de paille et des pantalons trop courts. On s’est mutuellement subis pendant une poignée de goûters et d’anniversaires déguisés, jusqu’au jour où j’ai fourré un pétard “bison” dans une bouse de vache et que sa robe rose en a été toute tachetée. Après ça, forcément, on ne s’est plus tellement parlé.

On s’est retrouvés des années plus tard, au lycée. Erreur d’aiguillage : on est sortis ensemble pendant quelques semaines, mais on a compris très vite que l’amitié nous allait mieux au teint que l’amour.

Elle faisait du théâtre et j’ai adoré la voir interpréter Antigone. L’année suivante, la troupe cherchait un Pâris pour La guerre de Troie n’aura pas lieu. Comme elle jouait Hélène, elle avait envie de choisir son partenaire. Elle trouvait que j’avais un physique marrant pour le rôle, elle m’a proposé de les rejoindre. J’ai accepté sans réfléchir, je n’avais jamais songé à monter sur une scène. Pendant les répétitions, on s’est roulé de fausses pelles qui rendaient folle de jalousie mon amoureuse au foulard mauve, ça nous faisait marrer. Avec elle, avec eux tous, pour la première fois de ma vie, je me suis senti appartenir à un groupe. Un bloc solide où l’on ne s’aime peut-être pas tous de la même façon ni avec la même intensité, mais où l’on s’aime ensemble.

J’ai aimé ces heures d’attente et de préparation, cette excitation collective qui montait, la douceur du maquillage, la sensation de ne plus sentir mes jambes quand j’entrais sur scène, le soulagement d’entendre ma voix sortir de ma gorge endolorie par le trac, la chaleur des projecteurs et ce moment quasi-orgasmique où le public applaudit à tout rompre. J’ai aimé découvrir les petites salles de spectacles de petites villes que je ne connaissais pas, et leur tourner autour en cercles concentriques pour les apprivoiser. J’ai aimé les heures qui suivaient chaque représentation, les rires, les restos, les verres tard et la fatigue partagée. Et puis j’ai compté les jours jusqu’à la dernière, déchiré de devoir quitter un moment cette ambiance potache qui secouait les loges et les pendrillons et impatient de recommencer l’année suivante. Surtout, j’ai compris le sens du mot “troupe”.

Pourtant, en deuxième année de fac, je l’ai quittée, la troupe. Comme j’avais quitté tous mes amis du lycée. Parce que, cette année-là, j’étais perdu et je me haïssais.

Je les ai revus deux ou trois ans plus tard : ils jouaient un Tchekhov dans un petit théâtre que j’adore. Alors j’ai publié un long papier d’annonce dans le journal où je bossais. Le soir de la première, je me suis un peu attardé à la buvette, après le spectacle. Je me sentais cotonneux et triste, j’avais envie de m’effilocher. Ils m’ont aperçu en sortant des loges, et ils m’ont demandé, sur le même ton que si on s’était quittés la veille : “tu viens dîner avec nous ?” J’ai répondu pourquoi pas, en essayant de ne pas leur montrer que ma poitrine venait d’exploser. J’ai retrouvé la chaleur du groupe et je me suis senti revivre. Cette année-là et la poignée d’autres qui ont suivi, il y a eu des soirées frémissantes et des nuits blanches, du tohu-bohu dans des appartements baroques et des petits cafés-comptoir silencieux près de la gare Saint-Lazare. Il y a eu des mariages, aussi. Et une disparition.

On a quand même fini par vieillir, la troupe s’est disloquée. Elle, j’ai continué à la voir de loin en loin. On s’est organisé des petites bouffes de plus en plus espacées. Mes enfants sont nés, elle est venue les voir avec de jolis cadeaux. Et puis, un jour, j’ai oublié de lui téléphoner. Et je crois qu’elle m’a un peu oublié aussi de son côté.

On est restés sans nouvelle l’un de l’autre pendant des années. Jusqu’au jour où mon surnom du lycée a fusé de l’intérieur d’un café, “Nooonal !” Elle m’a rejoint sur le trottoir en courant, on s’est embrassés gauchement et on a repris notre amitié où on l’avait laissée. Elle est revenue voir mes enfants qui avaient grandi, on a dîné, déjeuné, bu des verres au café. On s’est perdus de vue, retrouvés, et ainsi de suite. On a partagé des moments futiles et essentiels.

Un jour, il n’y a pas si longtemps, je me suis cru chancelant, la gueule en sang, le ventre arraché. Éviscéré et anéanti. Et si désorienté qu’il n’y a qu’elle à qui j’aurais voulu en parler, elle qui n’avait pas donné de signe de vie depuis des mois. Je me suis traîné toute la journée, comme une âme en peine, sans oser l’appeler. Mais le soir, comme un signe du destin, j’ai reçu un texto : “sushis demain ?” Inutile de dire que je n’étais pas très fier de lui montrer mes plaies, alors que ça faisait si longtemps qu’on ne s’était pas vus. Pourtant, elle m’a écouté longuement. Puis elle m’a lancé un sourire franc et, d’une seule phrase, elle m’a guéri. Elle m’a parlé comme une sœur, comme une amante, comme une complice, comme un vieux pote. Comme un ange. Sans chercher ses mots, sans tourner autour du pot. Aussi simplement que si elle avait posé son cœur sur la table en disant “vas-y, prends”.

Quand je me suis regardé, j’ai compris que je n’étais ni bosses ni sang, ni viscères dégoulinants. Qu’au contraire, j’étais debout et bien vivant. Je l’ai raccompagnée en sautillant, et, sur le seuil de son bureau, je l’ai longuement serrée dans mes bras. Elle m’a fait une bise légère, et elle a disparu en disant que j’étais beau.

Il y a deux soirs, on a passé la soirée chez elle, comme ça nous arrive de plus en plus souvent. On s’est avachis dans les canapés mous, on a débouché une bouteille de vin et on a tissé la soirée de mots dérisoires et d’échanges capitaux. On a brièvement caressé l’idée d’un resto mais on a eu la flemme de sortir malgré le beau temps. Surtout, on s’est dit que c’était plus sympa de rester fumer dans les canapés, alors on n’a pas bougé et on a commandé de mauvaises pizzas. En attendant le livreur, on a parlé de livres et d’amour, d’envies de week-ends et de grands projets, de Bruxelles et de Ramatuelle, de celle que j’aime et de celui qui la trouble. Lorsqu’elle a évoqué le saisissement qui l’a prise la première fois qu’elle l’a vu, j’ai cité Phèdre : “Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ; Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue”… et on a continué de déclamer en chœur cette tirade qu’on avait apprise à 16 ans : “Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ; Je sentis tout mon corps et transir et brûler. Je reconnus Vénus et ses feux redoutables, D’un sang qu’elle poursuit tourments inévitables”

Ces derniers temps, les billets de Xave m’ont fait longuement réfléchir sur l’amitié, et j’y ai songé à nouveau en remontant dans ma voiture, ce soir-là. Je ne sais pas trop ce que c’est, finalement, l’amitié. Mais ce que je sais, c’est combien c’est bon de déclamer du Racine en riant, la bouche pleine de pizza dégueulasse, avec quelqu’un qui vous a récemment rendu la vie. Et qu’il vaut mieux que je ne trouve pas de pétards “bisons”, le 14 juillet prochain, sinon je risque bien de les planter dans toutes les bouses de vaches que je croiserai sur mon chemin.