J’étais dans un train bondé et je n’aime pas ça : quand il y a trop de monde, les wagons sont comme des cocottes-minutes. Hébétés par la chaleur et la pression, les gens n’osent plus bouger ni parler. Ils se contraignent, ils chuchotent, rien ne dépasse. Et on s’emmerde.

Dans la série “on a les voisins qu’on mérite”, j’avais hérité d’un type en sandales (avec les chaussettes blanches règlementaires et la banane en faux cuir qui pendouille sur le ventre, si si…) qui lisait un mensuel catholique tout en lorgnant à intervalles réguliers vers l’écran de mon netbook. Du coup, j’ai regretté d’être aussi bisounours, quand j’écris des nouvelles : au lieu de défricher laborieusement une situation initiale archi-convenue, j’aurais dû me lancer dans une petite digression classée X, juste pour le plaisir de le voir suffoquer. Je lui aurais collé deux ou trois turgescences sous le nez, quelques langues voluptueuses, une brouettée de muqueuses humides et un passage bien crade avec des boucs qui se mettent à plusieurs pour enfiler une grenouille de bénitier, ça lui aurait fait les pieds, à ce con.

Mais bon : cette nouvelle qui me donne du fil à retordre, j’ai VRAIMENT envie de la finir. Et donc, bien que cette œuvrette fût désespérément dépourvue de la moindre bite (et bien que mon pieux indiscret continuât à lire avidement tout ce que j’écrivais), je restais concentré dans l’effort.

Juste derrière moi, un dessinateur (ou une dessinatrice, mais pour des questions de pure commodité et de fainéantise textuelle, je continuerai à utiliser le masculin, vous voulez bien ?) ; juste derrière moi, donc, un dessinateur traçait de grandes lignes au crayon. Ou au fusain. En tout cas, il noircissait du papier avec une pointe minérale dont je percevais les crissements significatifs.

Parfois, il s’interrompait longuement ; sans doute pour chercher l’inspiration dans la lumière qui faiblissait sur la campagne normande. À d’autres moments, au contraire, son inspiration tumultueuse ne lui laissait pas le moindre répit : il brossait alors des petits traits nerveux et répétés, comme pour assombrir une zone précise de son travail. Mais ce qui m’a le plus intrigué et ému, ce sont ces interminables courbes qui surgissaient dans des nappes de silence, et dont j’entendais les sinuosités.

Pendant tout le voyage, je me suis demandé à quoi ressemblait ce dessin qui était en train de naître dans mon dos. Et donc, pendant tout le voyage, j’ai résisté à la tentation d’aller y jeter un coup d’œil. D’abord parce que mon porteur de sandales m’entravait avec ses gros genoux, et ensuite parce que je n’aurais pas été très à l’aise dans mes baskets, si j’avais fait subir à mon voisin de derrière la même impolitesse manifeste que celle que l’autre tordu était justement en train de m’infliger.

Deux heures durant, j’ai donc été réduit aux suppositions : s’agissait-il d’un paysage ? D’une scène urbaine et grouillant de vie, ou de l’expression mélancolique d’un panorama dépeuplé ? D’un corps, d’un visage dont les contours sortaient peu à peu de la brume ?

Et puis le train s’est arrêté, mon voisin a remis ses yeux dans sa poche, il s’est ENFIN levé et j’ai pu m’extraire de mon siège, moi aussi. Tout vibrant d’attente et de curiosité, je me suis évidemment tourné vers le type derrière moi, en espérant qu’il n’aurait pas encore rangé son œuvre dans son carton à dessins.

Ce n’était pas un dessinateur.

Ce n’était même pas un être humain.

Ce que j’avais pris pour les frottements d’un fusain sur du papier, ce bruit infime qui m’a fait imaginer mille paysages et autant de portraits, c’était seulement la respiration souffreteuse d’un chiot malade dont la tête reposait sur les genoux de sa maîtresse.

Si.