Mes pensées m’avalent ; je ne sais pas lequel de nous deux s’est assis en face de l’autre. Elle, sans doute, mais je n’en suis pas sûr. En tout cas, quand je lève les yeux, elle est là et elle me fixe.

Elle est jeune, encore. Elle n’a pas trente ans, sans doute beaucoup moins. Ses cheveux contraints par trop de soins forment un casque à la couleur indéfinissable. Ses lèvres collagènes lui font une moue permanente. Son nez est si fin qu’on le croirait artificiel — et puis on finit par comprendre que c’est exactement ce qu’il est, au croisement de son fantasme à elle et du talent d’un chirurgien. Son tailleur terne crie son prix à tue-tête, si fort qu’il semble l’encombrer : elle se tient raide et tendue, dans une posture sans confort. Immobile. Ses yeux plantés dans les miens.

Je me demande pourquoi elle me regarde ainsi. Parce que je suis débraillé, mal rasé, que j’ai les traits tirés et que mon laisser-aller cristallise tous ses combats ? Parce que je lui fais penser à quelqu’un qu’elle connaît ou qu’elle a connu ? Parce que nous avons tous les deux les yeux très clairs et que nous éprouvons la même répulsion fascinée, quand nous croisons le regard d’un semblable en miroir ?

À moins que ce ne soit à cause de cette immense tristesse qui l’entoure en halo. Peut-être trouve-t-elle que la même se dégage de moi, ce matin-là.

Elle descend à Richelieu-Drouot. Lorsqu’elle se lève, elle chancelle sur ses hauts talons. Elle essaie de se rattraper à la barre, se projette hors de la rame, finit par se tordre la cheville sur le quai. Son armure de maquillage, d’apprêts, de chirurgie et de vêtements coûteux n’est d’aucune utilité contre un métro qui balbutie. On s’étaie avec les échafaudages qu’on peut, pour tenir debout. Parfois, ils ne suffisent pas.