C’est le mois de juin, faut se faire une raison : sur les plages normandes, il n’y a pas que le beau temps qui revient, il y a aussi les gros cons qui jouent à la guerre. Chaque année à la même époque, j’ai des envies de meurtres qui viennent me chatouiller les narines. Mais aujourd’hui, c’est pire. Je me sens réellement d’humeur sanguinaire, dans ce genre d’atrabile où l’on trouve que Le silence des agneaux, c’est bien gentil mais un peu trop bisounours à son goût.

Il faut vous dire que cette année, je pense à un vieux monsieur qui doit être très ému de se retrouver sur le sable où il a débarqué, il y a soixante-six ans. Pendant toute la semaine, ce monsieur-là a raconté sa jeunesse à des enfants qui lui ont fait des tas de bisous, de dessins et de dérisoires petits cadeaux. Il a même pique-niqué avec eux, hier, et mon fils lui a donné des Mikado au chocolat noir. Ce soir, le vieux monsieur fête son quatre-vingt-huitième anniversaire. Et demain matin, il inaugurera l’école élémentaire qui porte désormais son nom, à des milliers de kilomètres de chez lui, sur un autre continent que le sien.

S’il se promène en ville pour humer l’air chaud de cette soirée qui n’en finit pas de colorier le ciel, le vieux monsieur risque de croiser les gros cons qui jouent à la guerre, et je trouve ça insultant.

Demain, en revanche, il ne verra pas mes concitoyens bobo-équitables, qui ont décidé de boycotter l’inauguration : mes concitoyens bobo-équitables trouvent que donner le nom d’un Canadien de 22 ans qui a vu ses potes crever sur la plage où l’on va se baigner tous les jours de l’été, ce n’est pas bien pour une école élémentaire. Eux aussi, je les trouve insultants.

Alors moi, demain, j’aurai peut-être pas de Mikado à lui offrir, mais si je peux je lui serrerai la main et je lui dirai merci, à ce vieux monsieur. Et si ça se trouve, je ferai même pas semblant d’être ému.

Il y a des jours où les gens me fatiguent vraiment.