C’est le mois de juin, il fait beau, le campus est désert. “Tiens, ton neveu est là-haut, en train de passer un partiel !”, me dit-il comme on marche sous la galerie vitrée. On a passé la journée d’hier en famille pour fêter les 90 ans de la grand-mère. À notre façon : on a fait un pique-nique un peu foutraque devant la maison qu’il est en train de retaper. Pendant que nos enfants respectifs étaient sérieux comme des papes constipés et que le troisième âge piquait du nez dans la tarte aux fraises, on a braillé des chansons des Clash, ricané comme deux couillons, porté des Ray-Ban ridicules et fait hurler ensemble la décapotable d’un de ses copains. Le copain, lui, il chantait avec application des chansons de corps de garde à la nonagénaire toute neuve — laquelle était évidemment ravie, cette obsédée ; on a l’ascendance qu’on peut. En rentrant chez moi, je me suis dit qu’on n’en passait vraiment pas souvent, des dimanches en famille.

Aujourd’hui, il me parle de sa presbytie, de ses lunettes auxquelles il n’arrive pas à s’habituer. Il me fiche la trouille en m’apprenant que ça l’a pris il y a huit ans, exactement à l’âge que j’ai aujourd’hui. Une tasse à la main, on s’assoit sur les marches devant la cafétéria. On prend le temps de fumer une cigarette en parlant de nos parents qui vont mal et qui nous inquiètent. J’annonce que j’irai les voir dans la semaine. On balance aussi quelques horreurs morbides en s’esclaffant. Faut bien s’empresser de rire de tout, comme disait l’autre.

J’ai passé la journée à courir et à me tendre, je vais bientôt reprendre le rythme. Mais là, je m’accorde une pause dans l’air doux. Mon téléphone vibre : c’est un interlocuteur avec qui je suis en affaire depuis samedi, et qui a encore une ou deux questions à me poser. Je n’en peux plus de ce type qui déguise si mal sa vénalité et voudrait enfouir son mépris sous une couche d’empressement surjoué. Je botte en touche : “je suis en rendez-vous, je vous rappelle dans dix minutes.” Foutez-moi la paix. Laissez-moi encore dix minutes avec mon frère.

On écrase nos mégots en silence. Mon frère prononce mot pour mot une phrase que j’ai écrite hier. J’ouvre la bouche pour le lui dire, me retiens. On n’est pas obligés de tout se raconter. On est là, côte à côte. Et c’est déjà pas mal.