C’était l’époque de Pif-Gadget et des yaourts La Roche aux Fées.

J’étais un môme de la campagne, un de ceux qui ont les cheveux plantés en paille tout autour de la tête, font du bicloune dans les bois, bouffent des grosses tartines de pain brié en regardant la Parade des dessins animés et salivent devant le bocal de bonbons, sur le comptoir de l’épicerie. Je ne sais pas si j’étais heureux ou juste pas malheureux. Je ne me posais pas la question. J’étais souvent seul, alors je me racontais des tas d’histoires ; je suppose qu’on me qualifiait de rêveur.

J’aimais déjà les ambiances épaisses et les détails qui font jubiler : une odeur de poussière dans mon pupitre en bois, un rayon de soleil sur les exercices de géométrie au tableau, ce genre de trucs. J’aimais quand monsieur Debière, le cantonnier, passait la tondeuse près de l’école, à cause du parfum d’herbe coupée. J’aimais aussi la terre mouillée, la vapeur qui monte quand le soleil revient, cette haleine légère qui serpentait sur l’asphalte de la cour de récré.

Dans ce monde-là, j’avais un arbre. Un vieux pommier tout sec et tout trapu, déjà malade, le tronc en creux. Facile à grimper.

J’y passais toutes mes vacances d’été, dans mon pommier. Je prenais une cargaison de livres et de bandes-dessinées, je m’adossais contre la plus grosse branche et je disparaissais aux yeux du monde. À quatre heures, ma grand-mère m’apportait mon goûter. Elle le posait dans un seau et je tirais sur la corde pour le hisser.

Je me demande ce qu’il y a de plus excitant, quand on passe ainsi des heures dans son arbre : se sentir à l’écart du monde, en soi, et poser des yeux d’altitude sur l’existence… ou bien savoir qu’on risque de se casser la gueule au premier faux mouvement.

Je ne sais pas si c’était une fuite, un havre, une pause ou bien autre chose, ce pommier. Mais ce que je sais, c’est que j’avais largement l’âge adulte, quand un mauvais orage a achevé de le déraciner, et que j’ai quand même dû serrer les dents vachement fort, ce jour-là, pour ne pas montrer ma rage et ma tristesse. Je sais aussi que lorsque la maison de mes parents sera vendue, qu’il n’y aura plus de fraises en juillet ni de mûres en septembre, que tout aura été dispersé, ramassé et oublié, c’est pour lui, parmi tous mes lieux d’enfance, que j’aurai une dernière pensée ; mon pommier.

Et aujourd’hui, je pense à un petit garçon avec des cheveux plantés en paille tout autour de la tête, ce genre de mômes qui lisent des Super Picsou Géant et qui salivent devant le bocal de bonbons, à la boulangerie. Le genre qu’on dit rêveur, à se tordre les doigts en silence et à n’avoir même pas d’arbre où grimper pour se réfugier du monde. Lui, son truc, c’est le cirque. Je sais qu’il s’en est fabriqué un dans sa tête, un jaune et orange comme Pinder. Et que c’est là, sous son chapiteau imaginaire, dans l’odeur des fauves et les roulements de tambour, qu’il vient se cacher quand le quotidien déborde. Je donnerais cher pour le rejoindre au milieu de la piste, avec ou sans nez rouge. Les bras grands ouverts, j’essaierais de me transformer en pommier.