J’ai toujours aimé les nuits blanches. À la fin de l’enfance, j’en faisais souvent avec mon meilleur ami : on parlait de filles, de sexe et d’avenir toute la nuit, en étouffant nos rires pour ne pas se faire gauler. Ensuite, au tout petit matin, on filait au creux de la forêt pour voir si l’aube allait traverser la brume.

Plus tard, comme tout le monde, j’en ai passé des joyeuses, des laborieuses, des imprévues, des larmoyantes, des anxieuses, des hilares. J’ai vu l’obscurité devenir blême à cause de clés de camion perdues en rase campagne, d’articles à finir d’écrire, de veillées funèbres ou de la contagion d’un grain de folie suspendu dans l’air chaud.

Ce que j’aime par dessus tout, c’est l’instant précis où l’on sent la bascule ; celui où l’on comprend trop tard qu’on n’ira pas dormir. Ça fait comme un déclic dans l’organisme, un relâchement immédiat des muscles et de la pensée. On se retrouve presque malgré soi dans une dimension inhabituelle, une dimension épaisse, tressée de silence, de temps distendu et de dense face-à-face avec soi-même.

Il y a deux nuits, j’ai triché : ce n’était pas une vraie nuit blanche. C’était seulement un petit bout de chemin pour encourager la belle que voilà, parce qu’elle avait un long travail à finir. Il était six heures du matin, mais le jour était encore loin.

Je me sentais comme on est en général à ce moment-là : écrasé de sommeil poisseux, un peu à côté de mon corps. Je me suis levé lentement et je suis allé fumer une cigarette à la fenêtre de la salle de bain. C’est alors que je l’ai entendu : tout seul dans le bouleau malingre qui décore la cour de notre immeuble, il redoublait d’enthousiasme et d’élégance. Et moi, forcément, je ne pouvais pas faire moins que de lui sourire, comme on remercie. Parce que c’était bon de découvrir qu’à Paris aussi, les oiseaux saluent la fin de vos nuits blanches en chantant dans le noir, rien que pour vous.