Ces dernières semaines, la belle que voilà a travaillé d’arrache-pied sur l’analyse d’une œuvre de Stravinsky. Jour et nuit, elle a écouté, réfléchi, disséqué ; elle a escaladé les reliefs de la musique, elle en a exploré les courbes, elle a traqué les regards et les gestes du compositeur, elle s’est amusée à déjouer ses envoûtements ; et de tout ça, elle a tiré un texte lumineux.

Jour après jour, sa pensée en arborescence n’a pas cessé de faire des floraisons, et je peux vous dire que c’était drôlement contagieux de la voir jubiler à chaque nouvelle trouvaille. Bref, elle a passé un gros paquet de nuits blanches sur ce travail de titan qu’elle a fini hier midi. Alors, le soir, pour la première fois depuis des lustres, elle a pris le temps de souffler ; on a dîné en bonne compagnie, on a fait des spéculations botaniques sur le yuzu trigonadique, on s’est esclaffés comme des cons et le serveur nous a regardés bizarrement.

Et puis, au retour, entre Étoile et Nation, comme il était tard et qu’elle était épuisée, elle a appuyé doucement sa tête contre mon épaule.

C’est comme ça que, le temps d’un trajet, j’ai cessé de penser au Japon et à la ligne 2, j’ai oublié la Libye et les espaces insécables, j’ai congédié Vargas, Brautigan et Murakami, j’ai déserté les forêts tordues qui me poussent dans la tête et j’ai fermé les yeux pour respirer l’instant ; pour essayer, de toutes mes forces, de le saisir avant qu’il ne file entre mes doigts. C’est que hé, franchement, ce n’est pas rien, de sentir la lumière du monde se poser sur votre épaule gauche.