L’après-midi commence, au square de la rue de la Roquette. La belle que voilà et son ample robe se sont évanouies en emportant les restes du pique-nique ; il y a déjà belle lurette qu’elles ont rejoint le tabouret de piano sur lequel elles se déploient, chacune à sa façon. Moi, je les ai suivies du regard jusqu’au moment où elles ont fondu dans la lumière ; elles m’ont laissé une jolie persistance rétinienne.

Allongé sur l’herbe, je déguste un vieux Vautrin en attendant de rejoindre un travail qui me rend vivant, à défaut d’être suffisant pour me faire vivre. Pas très loin de moi, un couple s’embrasse sur le gazon. Un autre est comme enroulé en spirale : lui, à demi-allongé, le buste tourné vers elle ; elle, assise en tailleur, le dos en coquille, le visage rivé sur lui.

Près de l’allée, un homme avec une cravate grise soulève le couvercle du saladier en plastique où dansent des crudités multicolores. La tondeuse municipale s’est tue ; la vieille aux yeux sales qui épiait notre bout de pelouse est partie. Je voudrais m’attarder encore un peu dans cette paix bleutée, mais l’alarme de mon téléphone insiste : c’est l’heure.

Je marche vers le boulevard Voltaire. Un couple d’une vingtaine d’années sort d’une sanisette en riant et en se tenant par la main, sans se soucier des dames outrées qui faisaient le pied-de-grue à la porte. L’air chaud ruisselle sur la ville blanchie de soleil, ça sent le bitume et le parfum féminin. Même les voitures semblent avancer à roues feutrées. C’est le printemps à Paris et je me sens drôlement bien.