La mémoire, c’est comme les volcans. Parfois, on croit que c’est éteint, tout froid, cendreux. On se fie au faux-air tranquille de la couche de grisaille qui recouvre gentiment le tout ; mais, au moment où on s’y attend le moins, les souvenirs surgissent en bouillonnant. Et, parfois, ils ne vous sautent à la gueule que pour vous submerger d’une colère intacte.

Hier, c’est sournoisement cachée derrière le carton-pâte de la fiction que celle qui aurait dû éclater il y a quatorze ou quinze ans m’est revenue en mémoire, à pas feutrés. D’abord, j’ai cru que c’était une idée de nouvelle qui me tombait dessus. Je l’ai vaguement scrutée, en me méfiant ; c’est que je ne suis pas d’humeur à me laisser bombarder par les idées intempestives, en ce moment : j’ai un roman policier sur le feu et pas du tout l’intention de le lâcher. Du coup, il m’aura fallu tout l’après-midi pour en faire le tour, de cette réminiscence, et pour réaliser que non, ce n’était pas une invention : c’était bien un souvenir à-demi pétrifié qui frayait pesamment son chemin, depuis les profondeurs où j’avais cru pouvoir l’étouffer.

Ça remonte à l’époque où j’essayais de devenir adulte. J’avais plus ou moins conscience du caractère hautement délicat de l’opération, alors j’y mettais de la hargne : j’habitais un très joli appartement dans le centre-ville, je remplissais des caddies au supermarché, j’invitais mes parents à déjeuner le dimanche, je râlais sur mes voisins trop bruyants, je m’adonnais à des sorties culturelles aussi somnifères que mondaines, j’investissais dans une machine à laver qui faisait aussi sèche-linge, je possédais un magnétoscope… Je me faisais mortellement chier, mais avec une application qui forçait le respect. Le matin, je me rasais en écoutant France-Inter. Le soir, dès la sortie du boulot, je retrouvais le comptoir du bistrot à côté de chez moi et je m’y anesthésiais copieusement, histoire de trouver le courage de rentrer. Mon monde était un flacon étroit, et j’appuyais de toutes mes forces sur le goulot pour empêcher l’émotion, la découverte et l’imprévu de s’y immiscer.

Ce soir-là, j’étais sorti avec d’autres aspirants morts-vivants de mon âge — dans les 26 ans, il me semble —, mais ils m’avaient planté avant minuit. C’est vrai, quoi : une fois qu’on a avalé l’apéritif réglementaire, qu’on l’a épongé avec une pizza molle en échangeant des banalités et, enfin, qu’on a poussé l’audace jusqu’à partager un café dans un bar, il est largement temps de rentrer au chaud, n’est-ce pas ?

Je me morfondais sec au fond du rade, quand j’ai aperçu ce gars que j’avais déjà croisé deux ou trois fois. Jusqu’alors, nous n’avions eu que des relations de travail polies, de celles où l’on s’adresse un « bonjour » bref, mezzo voce. Mais ce soir-là, on n’a pas gardé les distances ; peut-être parce qu’il était tard, ou parce que le bar était bruyant, ou encore parce qu’il y avait dans l’air une agitation pétillante qui invitait à l’échange. En tout cas, on a commencé par trinquer bruyamment, puis il m’a présenté ses amis. Je ne me rappelle plus combien ils étaient. Six, sept ? En tout cas, il y avait des filles. Et parmi elles, une qui me regardait fixement et que j’avais bigrement envie de regarder aussi.

On a dit des bêtises, repris un verre ou deux, ricané dans la nuit. Quand le bar a fermé, l’un d’eux a suggéré d’aller « au squat » et ils m’ont proposé de les accompagner ; sans doute pour faire plaisir à cette fille qui n’avait pas cessé de me questionner. Elle avait longuement répété mon prénom, aussi, comme pour en imprégner la soirée.

Elle était jolie. Aujourd’hui, j’ai oublié son visage et son nom, mais je me souviens de ses yeux. Il faut dire que je n’avais pas l’habitude de voir mon reflet dans un regard bienveillant, encore moins de m’y sentir enveloppé de désir. Forcément, ça marque.

On a traversé la ville à pied, jusqu’à cette bicoque au bord du canal, dans un quartier en cours de destruction. En marchant, j’ai réalisé que je me divisais. Pendant qu’un demi-moi s’exclamait : « bordel, mais qu’est-ce que tu fous ? Tu te laisses entraîner par des inconnus dans un coin glauque à deux heures du matin ? C’est quoi, ce plan ? », l’autre moitié lui clouait le bec : « Oh, toi, le névrosé, ta gueule ! Pour une fois qu’on s’amuse… »

Ils n’occupaient que le rez-de-chaussée de leur bicoque pourrie. La peinture s’écaillait en plaques lépreuses, le mobilier de récupération sentait un mélange de poussière et de moisi, mais le tout était chaleureux. Il y avait des bougies pour réchauffer la pénombre et un camping-gaz sur lequel ils ont bricolé du café. Puis ils m’ont donné de longues explications sur leur façon de gérer ce squat, sur leur projet associatif et les expos sauvages qu’ils comptaient y organiser, mais je n’écoutais pas vraiment. Je préférais me laisser bercer par la douceur de la nuit, par le goût d’herbe sèche du pétard qui tournait, par la sensation d’être vivant, par la voix de la fille et par les appels muets de son corps, tout entier tourné vers le mien.

J’aurais pu prendre sa main, je le savais. Je le sentais — et pour que j’en sois si sûr, à cette époque où je m’acharnais à m’enfoncer dans la mort cérébrale, il fallait que ce soit dense. J’aurais pu la suivre dans la pièce d’à-côté et glisser tout entier dans son sourire. Et puis on se serait enroulés dans je ne sais quoi de brûlant ou de moelleux. De partagé, en tout cas, autant que le désir qu’elle exprimait de plus en plus nettement, le même que celui qui me faisait me tortiller sur mon fauteuil défoncé.

Pourtant, je n’ai pas esquissé un mouvement.

Je ne sais pas si j’aurais dû, je m’en fous. Peut-être que c’était suffisant de savoir que la bascule était possible. Peut-être que ça me faisait du bien de prendre un peu le temps de goûter à la vie déliée. Peut-être que rester assis, c’était aussi une façon d’être libre. Peu importe : ce n’est pas à cause d’une occasion déclinée que le souvenir de cette nuit-là a charrié des tombereaux de colère, hier après-midi. C’est à cause des questionnements qui auraient dû surgir, alors, et que j’ai soigneusement évités.

À l’heure où le ciel reprenait ses couleurs, j’ai lâché un timide « au revoir » à la cantonade et je suis rentré chez moi en longeant le canal encore noir d’encre. Je ne savais pas quelle heure il était, je savais à peine où j’étais, mais je savais que je sortais d’un monde de chaleur et d’envie et j’en savourais l’empreinte encore tiède sur ma peau.

C’est après, que ça s’est gâté, quand je me suis empressé d’oublier cette soirée. De l’oublier complètement, je veux dire : exactement le même genre d’amnésie partielle que celles qu’on se forge après une vilaine cuite. Et je ne me suis pas contenté d’oublier, il a aussi fallu que je me punisse violemment — aussi violemment que j’avais vacillé.

Non seulement, je ne suis pas retourné à la bicoque pourrie, non seulement je n’ai jamais revu mes hôtes d’un soir, mais c’est précisément à cette époque que j’ai commencé à développer une spectaculaire collection de phobies sociales — de celles qui vous éloignent du centre-ville et de la vie déliée pour un bon paquet d’années. C’est qu’on ne fait pas les choses à moitié, quand on a entrepris d’être son propre geôlier.