J’adore quand la belle que voilà s’assoit devant le piano. Mais on dirait que ça la gêne un peu, que je sois là. Elle a un petit sourire embarrassé : « C’est juste du déchiffrage, il ne faut pas faire attention. » Alors je ne fais pas attention et je lâche la bride à mes pensées qui cavalent (bon, je ne dis pas qu’il ne m’arrive jamais de gober une mesure ou deux au passage, hein : la tentation est trop grande, quand ces trucs-là s’attardent en suspension).

Lorsque le piano résonne, le lit s’ébroue. Couverture au vent, il se la joue chauffeur de tapis volant, clin d’œil complice et voix granuleuse : « Okay, dude. C’est toi qui décides où on va. Prêt pour le grand huit ? » Et hop, on décolle en musique. Jeudi, la BO c’était une sonate de Mozart ; pendant ce temps-là, le lit et moi, on a survolé le Japon de Murakami sous les trilles, on s’est baladés dans un enchevêtrement bien bordélique de souvenirs et d’envies. À la fin, on s’est garés à l’entrée d’un rêve porno. Et puis on est rentrés tranquilles, en vitesse de croisière, le coude à la portière, grisés par la vue imprenable sur celle qui tresse des images avec un clavier.

Quand la belle est assise devant le piano, j’ai l’impression d’être à la fois densément avec elle et densément avec moi. C’est le même plaisir voluptueux que lorsqu’on reçoit une caresse et qu’on s’égare dans les limbes du temps. Quand on a envie que ça ne s’arrête pas. Mais elle a un petit sourire embarrassé : c’est juste du déchiffrage, il ne faut pas faire attention.