“Pardon, monsieur. Vous pourriez me dépanner d’une cigarette ?” Quand tu viens tout juste de débarquer à la capitale, tu dis “oui, bien sûr !” et tu tends la cigarette au monsieur — parce que le manque de nicotine, hein, c’est dur, tu sais ce que c’est…

Les jours passent. Moins d’une semaine plus tard, tu t’entends répondre : “Ah non, désolé : vous êtes le dixième à demander en dix minutes, y en a plus dans le paquet”. Et puis, au fil des mois, tu finis par dire non, tout simplement : — Pardon, m’sieur. Vous pourriez… — Non !

À la fin, tu ne réponds même plus, tu te contentes de secouer une tête excédée en passant ton chemin. En un an et demi, tu n’as pas vu que tu étais devenu comme les Parisiens : tu sursautes quand quelqu’un t’accoste, tu marches de plus en plus vite sur ton bout de trottoir et tu fais la gueule dans le métro. À la station Père-Lachaise, tu piaffes tous les jours derrière les touristes qui entravent ton ascension de l’escalator, avec leurs grosses fesses. Tu dis “Pardon !” une fois, deux fois… Mais à la troisième, tu fonces dans le tas.

— Pardon, m’sieur. Vous pourriez… — Non. — …m’indiquer la station de métro la plus proche, s’il vous plaît ?

Tu lèves des yeux étonnés. Elle est jolie, elle sourit timidement. Elle est perdue à Paris. Et ce soir, elle va rentrer chez elle en se disant que les Parisiens sont aussi désagréables qu’on le dit.

Sauf que le Parisien, là, c’est toi.

Alors tu réalises enfin qu’à ton insu, tu les as laissés déteindre sur toi. Et qu’il est urgent que tu redeviennes un extra-terrestre à Paris.